L’impression que la dépression concerne davantage de personnes qu’autrefois revient régulièrement dans le débat public. Les témoignages sont plus visibles, la santé mentale occupe davantage d’espace dans les médias et les consultations pour souffrance psychique sont moins souvent dissimulées. Cette présence accrue ne suffit pourtant pas à démontrer que la fréquence de la dépression augmente réellement dans la population.
Les enquêtes de santé publique permettent d’aller plus loin que cette impression. En France, plusieurs éditions du Baromètre de Santé publique France ont utilisé des méthodes suffisamment proches pour observer l’évolution des épisodes dépressifs caractérisés au fil du temps. Elles montrent qu’une progression était déjà engagée avant la crise sanitaire et qu’elle s’est fortement accélérée entre 2017 et 2021.
Les chiffres plus récents demandent toutefois davantage de prudence. Une nouvelle méthode d’enquête utilisée en 2024 empêche notamment de prolonger directement la courbe précédente. Parler d’une augmentation continue jusqu’à aujourd’hui serait donc plus affirmatif que ne le permettent les données disponibles.
La hausse des épisodes dépressifs en France est bien documentée jusqu’en 2021
Le Baromètre de Santé publique France ne mesure pas simplement le nombre de personnes qui consultent un médecin ou reçoivent un diagnostic. Les participants répondent à un questionnaire standardisé permettant d’identifier la présence d’un épisode dépressif caractérisé au cours des douze mois précédents. Cette méthode permet d’inclure des personnes qui n’ont jamais demandé de soins.
L’analyse publiée en 2023 par Christophe Léon, Enguerrand du Roscoät et François Beck s’appuie sur plusieurs éditions comparables du Baromètre menées en 2005, 2010, 2017 et 2021. Chez les adultes de 18 à 75 ans, la proportion de personnes ayant connu un épisode dépressif au cours de l’année était restée relativement stable entre 2005 et 2010, avant d’augmenter progressivement.
L’accélération devient particulièrement visible entre 2017 et 2021. La prévalence annuelle passe alors de 9,8 % à 13,3 % chez les 18-75 ans. L’écart représente 3,5 points supplémentaires en quatre ans, soit une hausse relative d’environ 36 %.
Cette progression ne correspond donc pas uniquement à une impression liée à une plus grande médiatisation de la santé mentale. Sur cette période et avec une méthode comparable, davantage de personnes répondaient effectivement aux critères utilisés pour repérer un épisode dépressif caractérisé.
Les jeunes adultes ont porté l’accélération la plus spectaculaire
Toutes les classes d’âge n’ont pas connu la même évolution. Les 18-24 ans se distinguent nettement dans les résultats publiés par Santé publique France. En 2017, 11,7 % d’entre eux avaient connu un épisode dépressif caractérisé au cours des douze derniers mois. Cette proportion atteignait 20,8 % en 2021.
La progression approche ainsi 80 % en quatre ans. En 2021, environ un jeune adulte sur cinq était concerné selon les critères utilisés dans l’enquête. Auparavant, les niveaux observés chez les 18-24 ans étaient beaucoup plus proches de ceux du reste de la population adulte.
Les auteurs de l’analyse soulignent que l’augmentation entre 2017 et 2021 concernait l’ensemble des groupes étudiés, mais que son ampleur chez les jeunes adultes était sans comparaison. Cette tranche d’âge a donc joué un rôle majeur dans la hausse générale constatée pendant cette période.
Ces chiffres ne signifient pas que la dépression serait devenue un problème exclusivement jeune. Ils indiquent plutôt que l’évolution récente a été particulièrement rapide au début de l’âge adulte. Les raisons précises de cette vulnérabilité appartiennent à une question différente de celle de la fréquence du trouble et ne peuvent pas être déduites des taux de prévalence seuls.
La période Covid a marqué une rupture dans l’évolution de la dépression
La hausse observée ne débute pas avec la pandémie. Les séries comparables indiquaient déjà une progression entre 2010 et 2017. La période comprise entre 2017 et 2021 se distingue néanmoins par une accélération beaucoup plus prononcée.
L’analyse de Santé publique France considère le contexte sanitaire comme l’une des principales hypothèses susceptibles d’expliquer cette rupture. L’année 2021 se situe après plusieurs périodes de confinement, de restrictions sociales, d’incertitudes sanitaires et de perturbations importantes de la vie quotidienne.
Les participants déclarant que la Covid-19 avait eu un effet négatif sur leur moral présentaient d’ailleurs plus fréquemment un épisode dépressif caractérisé. Cette association ne permet pas d’attribuer chaque dépression à la crise sanitaire, mais elle confirme que la période a constitué un contexte psychologique inhabituel.
La prudence reste nécessaire pour interpréter la trajectoire à plus long terme. Un niveau élevé observé après une crise majeure peut persister, diminuer progressivement ou évoluer différemment selon les groupes. Une photographie réalisée en 2021 ne permet donc pas, à elle seule, d’affirmer que la même vitesse d’augmentation s’est maintenue durant les années suivantes.
Les chiffres de 2024 ne prouvent pas une nouvelle hausse de la dépression
La nouvelle édition du Baromètre apporte un chiffre important. En 2024, 15,6 % des adultes âgés de 18 à 79 ans interrogés ont vécu un épisode dépressif caractérisé au cours des douze mois précédents. Pris isolément, ce pourcentage pourrait donner l’impression que la progression enregistrée jusqu’en 2021 s’est poursuivie.
Santé publique France demande pourtant explicitement de ne pas effectuer cette comparaison directe. L’édition 2024 repose sur un nouveau plan de sondage et utilise principalement Internet pour recueillir les réponses, alors que les éditions précédentes reposaient sur une méthodologie différente. La population couverte n’est pas non plus strictement identique.
Une variation entre deux enquêtes peut provenir de l’évolution réelle de la population, mais aussi de la manière dont les participants sont sélectionnés et interrogés. C’est précisément pour cette raison que les épidémiologistes accordent autant d’importance à la stabilité des méthodes lorsqu’ils construisent une tendance sur plusieurs années.
Il est donc possible d’affirmer qu’une hausse de la dépression a été clairement observée en France entre 2010 et 2021, avec une accélération particulièrement forte entre 2017 et 2021. Il n’est en revanche pas possible d’utiliser les 15,6 % mesurés en 2024 pour affirmer que cette hausse s’est poursuivie au même rythme. Les prochaines enquêtes réalisées avec une méthodologie comparable à celle de 2024 permettront de savoir si un nouveau mouvement durable se dessine.
