Les parents transmettent beaucoup avant même d’avoir expliqué quoi que ce soit. La manière de parler des autres, de tenir une promesse, de réagir à une injustice ou de considérer l’argent donne déjà à l’enfant des indications sur ce qui compte dans sa famille.
Cette transmission devient plus délicate dès que l’enfant grandit. Il pose des questions, rencontre d’autres modèles et peut contester des principes qui semblaient jusque-là évidents. Une inquiétude apparaît alors chez certains parents. Comment lui transmettre la solidarité, l’honnêteté, le respect ou le sens des responsabilités sans transformer ces valeurs en convictions obligatoires ?
La difficulté tient précisément à cette frontière. Éduquer suppose de donner des repères. Former un enfant capable de penser par lui-même demande également d’accepter qu’il puisse un jour se les approprier différemment.
Les valeurs familiales se transmettent d’abord dans les comportements
Un enfant entend les principes énoncés par ses parents, mais il observe aussi la manière dont ces principes sont vécus. Dire que le respect est essentiel tout en humiliant régulièrement quelqu’un produit un message contradictoire. Expliquer l’importance de l’entraide puis prendre du temps pour un voisin en difficulté donne au contraire une forme concrète à cette valeur.
L’exemple parental possède ici un avantage considérable. Il montre une valeur en action sans demander immédiatement à l’enfant de déclarer qu’il y adhère.
Cette transmission quotidienne peut concerner des situations très simples. Remercier quelqu’un, reconnaître une erreur, respecter un engagement ou écouter une personne avec laquelle on est en désaccord fournit autant d’occasions de montrer comment un principe peut orienter un comportement.
Le parent n’a pas besoin d’être irréprochable pour transmettre des valeurs. Reconnaître que l’on n’a pas agi comme on aurait souhaité peut également être éducatif. L’enfant découvre ainsi qu’une valeur n’est pas la preuve d’une perfection morale. Elle constitue une direction à laquelle un adulte essaie lui aussi de rester fidèle.
Expliquer une conviction aide davantage que demander une obéissance silencieuse
Les règles familiales restent nécessaires. Toutes ne peuvent pas être négociées à chaque instant, surtout avec un jeune enfant. Leur justification peut toutefois changer la manière dont elles sont reçues.
Demander de respecter une personne parce que « c’est comme ça » ne transmet pas exactement la même chose qu’expliquer pourquoi l’humiliation, l’insulte ou l’exclusion posent problème. Dans le second cas, l’enfant accède progressivement au raisonnement qui soutient la règle.
Cette distinction devient particulièrement importante à l’adolescence. Obtenir un comportement conforme ne signifie pas nécessairement obtenir une adhésion personnelle.
Ariel Knafo et Avi Assor ont précisément étudié la manière dont des jeunes adhèrent aux valeurs de leurs parents. Leur recherche publiée dans Motivation and Emotion réunissait deux études, l’une auprès de 399 jeunes adultes israéliens et l’autre auprès de 131 adolescents. Les chercheurs distinguaient une adhésion autonome aux valeurs parentales d’une adhésion davantage contrôlée par la pression, la culpabilité ou les attentes extérieures. L’adhésion autonome était associée à des indicateurs de bien-être plus favorables, tandis qu’une motivation contrôlée était notamment liée à davantage d’agitation et de culpabilité.
Le résultat invite à regarder au-delà de la simple conformité. Un enfant peut dire exactement ce que ses parents souhaitent entendre sans avoir réellement intégré leur valeur.
Autoriser les questions ne revient pas à renoncer à son rôle de parent
Un enfant qui demande pourquoi une règle existe n’est pas nécessairement en train de rejeter toute l’éducation reçue. Un adolescent peut contester l’importance accordée au travail, à la religion, à la réussite scolaire ou aux obligations familiales. Le réflexe parental consiste parfois à défendre immédiatement la valeur menacée. Pourtant, écouter la contestation permet de découvrir ce que l’enfant remet réellement en question.
Il peut partager le principe tout en refusant la manière dont il est appliqué. Un adolescent peut accorder de l’importance à la famille sans penser qu’il doit participer à chaque événement familial. Il peut valoriser le travail tout en refusant l’idée que la réussite professionnelle détermine la valeur d’une personne. Il peut défendre l’honnêteté tout en ayant une conception différente de la frontière entre franchise et indiscrétion.
Cette possibilité de discussion ne transforme pas toutes les décisions familiales en vote. Le parent conserve la responsabilité de fixer certaines limites. Il peut aussi affirmer clairement ses convictions. La différence réside dans le fait de ne pas présenter toute divergence comme une faute morale ou une preuve d’ingratitude.
Les travaux de Knafo et Assor vont dans ce sens. Dans leurs deux études, un style parental soutenant davantage l’autonomie était positivement associé à une motivation plus autonome des jeunes à partager les valeurs de leurs parents.
Transmettre peut donc aussi signifier laisser suffisamment d’espace pour que l’enfant fasse intérieurement quelque chose de ce qu’il reçoit.
Une valeur imposée peut produire de la conformité sans créer de conviction
La pression possède une efficacité immédiate séduisante. Un enfant peut apprendre à répéter que la famille passe avant tout, que la réussite est indispensable ou que certaines opinions ne se discutent pas. Le parent obtient alors un comportement conforme et peut avoir l’impression que la transmission a réussi.
Cette apparente réussite ne dit pourtant pas ce que l’enfant pense lorsqu’il n’est plus sous le regard familial.
Une conviction réellement appropriée doit pouvoir survivre à l’absence de surveillance. Elle suppose que l’enfant soit progressivement capable d’expliquer pourquoi un principe lui paraît important et de décider comment il souhaite le mettre en pratique.
Cela demande aussi d’accepter une réalité parfois inconfortable. L’enfant peut conserver une valeur tout en la transformant.
Les parents peuvent lui transmettre l’importance de la solidarité. Devenu adulte, il choisira peut-être de l’exprimer dans un engagement très différent du leur. Ils peuvent lui apprendre l’importance de la responsabilité. Il pourra néanmoins définir autrement ce qu’être responsable signifie dans sa vie.
La transmission n’est donc pas une photocopie entre générations. Elle réussit parfois précisément au moment où l’enfant devient capable de reprendre un principe familial avec ses propres mots et de lui donner une forme que ses parents n’avaient pas imaginée.
Accepter que son enfant choisisse aussi protège la valeur de la transmission
Transmettre ses valeurs ne signifie pas devenir neutre. Un parent peut dire ce qu’il considère juste, expliquer ses convictions et montrer les comportements qu’il souhaite encourager. Renoncer à toute orientation par peur d’influencer son enfant serait d’ailleurs impossible. La vie familiale transmet forcément des priorités.
La véritable question concerne la place laissée à l’appropriation personnelle. À mesure qu’il grandit, l’enfant rencontre d’autres familles, d’autres cultures et d’autres façons de penser. Certaines valeurs reçues seront renforcées. D’autres seront nuancées et quelques-unes pourront être rejetées.
Cette évolution ne constitue pas nécessairement l’échec de l’éducation parentale. Un parent qui transmet aussi la curiosité, la responsabilité et la capacité de réfléchir doit logiquement accepter que son enfant utilise un jour ces facultés pour examiner les convictions familiales elles-mêmes.
La transmission la plus solide n’est donc peut-être pas celle qui produit un adulte partageant exactement toutes les valeurs de ses parents. Elle peut être celle qui lui a donné suffisamment de repères pour construire ses propres convictions sans devoir obéir aveuglément ni rejeter systématiquement tout ce qu’il a reçu.
