On associe volontiers le bien-être à ce qui nous fait du bien. Du repos, des relations agréables, une situation matérielle rassurante ou davantage de temps libre. Pourtant, une autre dimension intervient dans la manière dont nous évaluons notre propre vie. La sensation d’agir en accord avec ce qui compte réellement pour nous.
Une personne peut avoir une existence confortable tout en éprouvant un malaise difficile à expliquer. À l’inverse, elle peut traverser une période exigeante sans avoir le sentiment de s’être perdue en chemin. Entre ces deux situations apparaît la question de l’alignement personnel. Elle ne consiste pas à réussir sa vie selon un modèle idéal, mais à réduire l’écart entre les valeurs auxquelles nous tenons et la façon dont nous vivons réellement.
Vivre selon ses valeurs ne signifie pas construire une vie parfaite
Une valeur personnelle n’est ni une résolution ni un objectif à atteindre. La liberté, la loyauté, la créativité, la justice, la sécurité, l’autonomie ou la solidarité peuvent devenir des principes qui orientent une manière d’agir sans jamais être définitivement accomplis.
Cette différence est importante. Une personne peut avoir pour objectif de changer de travail. La valeur qui donne du sens à cette décision peut être l’autonomie, la stabilité, la transmission ou encore le désir d’apprendre. Deux individus peuvent donc prendre exactement la même décision pour des raisons profondément différentes.
Vivre selon ses valeurs revient moins à suivre une liste de règles qu’à pouvoir reconnaître une continuité entre ses choix et ses convictions. Cette cohérence n’exige pas que toutes les décisions soient satisfaisantes. Refuser une opportunité professionnelle pour préserver davantage de temps familial peut provoquer une déception tout en restant parfaitement cohérent avec les priorités de la personne.
L’alignement personnel ne supprime donc ni les difficultés ni les émotions désagréables. Il peut en revanche modifier la manière dont certaines décisions sont vécues. Un effort paraît parfois plus supportable lorsqu’il correspond à quelque chose que l’on considère suffisamment important pour justifier cet effort.
L’alignement personnel réduit l’écart entre ce qui compte et ce que l’on vit
Le malaise lié au manque d’alignement est rarement aussi spectaculaire qu’une rupture brutale avec ses convictions. Il peut s’installer beaucoup plus discrètement.
Quelqu’un qui valorise fortement la disponibilité envers ses proches peut constater que son activité professionnelle occupe presque tout son temps. Une personne attachée à son indépendance peut multiplier les décisions destinées à satisfaire son entourage. Une autre peut défendre l’importance de la santé tout en organisant son quotidien d’une manière qui ne lui laisse jamais de véritable temps de récupération.
Ces contradictions ne signifient pas forcément que nous sommes hypocrites ou incapables de savoir ce que nous voulons. Une existence comporte des obligations, des dépendances et des arbitrages qui empêchent parfois d’agir exactement comme nous le souhaiterions.
La question décisive se situe davantage dans la répétition. Si une valeur importante reste continuellement absente de nos choix, le quotidien peut progressivement perdre une partie de sa cohérence. On ne se demande plus seulement si une situation est agréable ou désagréable. On commence à se demander si la vie que l’on mène nous ressemble encore.
C’est précisément là que l’alignement personnel se distingue de la simple recherche du plaisir. Se sentir bien et se sentir cohérent avec soi-même peuvent se rejoindre, mais ces deux expériences ne sont pas identiques.
Les valeurs vécues comptent davantage que les valeurs simplement revendiquées
La psychologie apporte une nuance intéressante à cette question. Accorder beaucoup d’importance à une valeur ne suffit pas nécessairement à améliorer le bien-être. La possibilité de la vivre concrètement semble davantage compter.
Une étude menée par Paul H. P. Hanel et ses collègues, publiée dans le Journal of Personality, a suivi 184 personnes pendant neuf jours, soit 1 434 observations réalisées dans plusieurs régions du monde. Les chercheurs se sont intéressés non seulement aux valeurs jugées importantes, mais surtout à leur accomplissement dans la vie quotidienne. Ils ont notamment constaté que les participants ayant davantage vécu leurs valeurs d’autodétermination rapportaient un bien-être positif plus élevé le lendemain. Les auteurs observent également un lien entre l’accomplissement des valeurs liées à l’hédonisme et une diminution du bien-être négatif le jour suivant.
Cette distinction évite une confusion fréquente. Il est relativement facile d’affirmer que la famille, l’honnêteté, la liberté ou l’entraide sont importantes. Il est beaucoup plus instructif d’observer la place qu’elles occupent réellement dans notre façon de décider.
Une valeur devient alors une sorte de critère de lecture de l’existence. Non pas pour juger chacune de nos actions, mais pour repérer les domaines dans lesquels nos priorités déclarées et notre vie réelle se sont éloignées.
Une vie cohérente comporte malgré tout des compromis
L’idée d’alignement personnel peut devenir trompeuse si elle laisse croire que toute concession constitue une trahison de soi.
Une personne attachée à sa liberté peut accepter temporairement davantage de contraintes financières. Quelqu’un qui accorde une grande importance à sa famille peut consacrer plusieurs mois à un projet professionnel particulièrement exigeant. Une décision isolée ne suffit pas à déterminer si une personne vit ou non selon ses valeurs.
Les valeurs elles-mêmes peuvent d’ailleurs entrer en concurrence. La sécurité peut limiter l’aventure. La loyauté peut rendre une conversation honnête plus difficile. L’ambition professionnelle peut réduire momentanément le temps disponible pour les proches. Il n’existe alors aucune décision permettant de satisfaire parfaitement toutes les priorités.
Cette réalité donne à l’alignement personnel une dimension beaucoup plus intéressante que la recherche d’une cohérence absolue. Il s’agit parfois d’assumer consciemment un compromis plutôt que de trouver une solution idéale.
Les résultats de l’étude de Hanel et de ses collègues invitent eux aussi à rester prudents. Le lien entre valeurs et bien-être n’apparaît pas comme une mécanique simple où chaque comportement conforme à une valeur produirait automatiquement davantage de bonheur. Les chercheurs constatent également le mouvement inverse. Un meilleur bien-être peut faciliter, le lendemain, la possibilité de vivre certaines valeurs liées notamment à l’accomplissement, à la stimulation ou à l’autodétermination.
Autrement dit, l’alignement et le bien-être peuvent se renforcer mutuellement plutôt que suivre une relation à sens unique.
Le véritable enjeu reste de reconnaître la vie qui nous ressemble
Vivre selon ses valeurs ne garantit ni une existence paisible ni une succession de choix confortables. Certaines décisions cohérentes avec nos convictions sont difficiles, coûteuses ou impopulaires. Elles peuvent demander de renoncer à une possibilité séduisante, d’assumer un désaccord ou d’accepter une période d’incertitude.
Le bénéfice potentiel de l’alignement personnel se situe ailleurs. Il permet de retrouver une logique dans ses décisions et de savoir davantage pourquoi certaines choses méritent notre énergie. Le bien-être ne vient alors pas seulement de ce que la vie nous apporte, mais aussi de la possibilité de reconnaître nos propres priorités dans la manière dont nous la conduisons.
