Nous savons assez facilement dire ce que nous aimons, ce que nous voulons obtenir ou ce que nous aimerions changer. Nommer ce qui compte profondément pour nous est souvent plus difficile. Entre les envies du moment, les objectifs que l’on poursuit et les principes transmis depuis l’enfance, les valeurs personnelles peuvent rester étonnamment floues.
Cette confusion n’a rien d’anecdotique. On peut consacrer beaucoup d’énergie à atteindre quelque chose avant de découvrir que le résultat obtenu ne correspond pas vraiment à ce que l’on voulait préserver dans sa vie. Identifier ses valeurs personnelles demande donc autre chose qu’une liste de mots séduisants. Il faut regarder ce qui résiste au temps, ce qui influence réellement nos arbitrages et ce dont l’absence finit par nous déranger profondément.
Une valeur personnelle dure plus longtemps qu’une envie
Une envie possède souvent un objet précis. Partir quelques jours, acheter quelque chose, changer de logement, obtenir une promotion ou commencer une nouvelle activité répond à un désir identifiable. Une fois satisfait, celui-ci peut disparaître ou être remplacé par un autre.
Une valeur fonctionne différemment. Elle indique plutôt la qualité que nous souhaitons donner à notre manière de vivre. Derrière l’envie de voyager peut se trouver un besoin ponctuel de repos, mais aussi une valeur durable d’ouverture, de découverte ou de liberté. Derrière le désir de progresser professionnellement peuvent apparaître l’ambition, l’autonomie, la reconnaissance ou la sécurité.
La différence devient plus nette avec une question simple. Si l’objet de mon envie disparaissait, qu’est-ce que je chercherais encore à préserver ?
Une personne qui renonce à un voyage pour des raisons financières peut continuer à rechercher la découverte par la lecture, les rencontres ou les sorties locales. L’envie n’a pas été satisfaite, mais la valeur peut encore trouver une autre expression.
Les travaux du psychologue Shalom H. Schwartz permettent justement d’éviter de réduire les valeurs à des préférences personnelles. Ses recherches menées dans 20 pays ont mis en évidence plusieurs grands types de valeurs motivantes et une organisation relativement cohérente de leurs relations. Les valeurs servent ainsi de priorités permettant d’évaluer des situations et d’orienter des comportements, avec des compatibilités mais aussi des tensions entre elles.
Vos objectifs révèlent parfois une valeur sans être eux-mêmes une valeur
Avoir une maison, créer une entreprise, courir un marathon ou obtenir un diplôme constitue un objectif. Il possède généralement un résultat observable et peut un jour être considéré comme atteint. La valeur qui lui donne son importance demeure souvent active après ce résultat.
Deux personnes peuvent souhaiter créer leur entreprise sans poursuivre intérieurement la même chose. L’une recherche principalement la liberté de décider. L’autre souhaite obtenir une réussite sociale visible. Une troisième veut construire un projet utile aux autres. L’objectif paraît identique, tandis que les valeurs mobilisées diffèrent profondément.
Pour identifier ses valeurs personnelles, il est donc plus utile d’examiner la raison pour laquelle un objectif compte que de se contenter de l’énoncer.
La même méthode peut être appliquée aux réussites passées. Pensez à un moment dont vous êtes réellement fier. La question intéressante n’est pas seulement de savoir ce que vous avez accompli. Cherchez plutôt ce que cette expérience vous a permis d’incarner. Peut-être avez-vous fait preuve d’indépendance, de persévérance, de générosité ou de créativité.
Les moments de satisfaction durable sont souvent plus révélateurs que les projets inscrits sur une liste de choses à faire.
Les frustrations répétées donnent des indices sur ce qui compte vraiment
Nos valeurs ne se manifestent pas uniquement dans les expériences positives. Certaines frustrations possèdent même un pouvoir révélateur particulièrement fort.
Une personne très irritée par les promesses non tenues peut accorder une importance majeure à la fiabilité. Quelqu’un qui supporte difficilement d’être constamment contrôlé peut placer l’autonomie parmi ses priorités. Un profond malaise face aux inégalités peut traduire une valeur de justice. Le sentiment d’être inutile dans son activité professionnelle peut révéler une forte importance accordée à la contribution ou à l’utilité sociale.
Il serait excessif d’interpréter chaque irritation comme la preuve d’une valeur fondamentale. Une contrariété peut venir de la fatigue, d’une préférence personnelle ou simplement d’une mauvaise journée. L’indice devient plus intéressant lorsque le même type de situation provoque régulièrement une réaction forte.
On peut alors observer plusieurs moments de sa vie plutôt que chercher immédiatement le mot parfait. Quelles situations vous procurent une fierté durable ? Quels comportements vous déçoivent particulièrement chez vous-même ? Qu’est-ce qui devient difficilement acceptable lorsqu’il manque pendant longtemps ?
Les réponses font apparaître des constantes. Elles sont souvent beaucoup plus personnelles qu’une liste toute faite de valeurs présentée dans un livre ou sur Internet.
Certaines valeurs que nous revendiquons ont surtout été apprises
L’une des difficultés les plus délicates consiste à distinguer une valeur personnellement choisie d’un principe que nous avons appris à considérer comme important.
Famille, réussite, travail, discrétion, générosité, fidélité ou stabilité peuvent être transmises très tôt. Elles ne sont pas pour autant fausses. Une valeur héritée peut parfaitement devenir une conviction personnelle. Le problème apparaît lorsque nous continuons à la défendre sans savoir si elle nous correspond encore.
L’éducation laisse des phrases qui peuvent fonctionner longtemps comme des évidences. Il faut réussir. La famille passe avant tout. Il faut être utile. Il ne faut dépendre de personne. Le travail doit être une priorité. Ces règles peuvent représenter une valeur authentique, mais elles peuvent également exprimer une attente familiale ou sociale intériorisée.
Un bon moyen de faire la différence consiste à imaginer que personne ne puisse juger votre choix. Ni vos parents, ni vos proches, ni vos collègues. Certaines priorités perdraient-elles immédiatement de leur importance ?
La théorie de Schwartz apporte ici une autre nuance intéressante. Les valeurs ne sont pas organisées comme un classement universel dans lequel certaines seraient meilleures que d’autres. Elles peuvent poursuivre des motivations différentes et parfois opposées. L’autonomie peut entrer en tension avec la conformité. La recherche de nouveauté peut se heurter au besoin de sécurité. Identifier ses valeurs implique donc aussi d’accepter que son propre système de priorités ne ressemble pas nécessairement à celui de son entourage.
Identifier ses valeurs demande de les hiérarchiser plutôt que de tout choisir
Une liste de vingt valeurs dans laquelle tout semble important renseigne finalement assez peu sur une personne. La difficulté commence au moment où il faut établir des priorités.
L’honnêteté, la sécurité, la liberté, la famille, la réussite, la bienveillance et la créativité peuvent toutes sembler désirables. Dans la vie réelle, elles ne peuvent pourtant pas toujours recevoir la même place.
La hiérarchie apparaît surtout dans les situations où quelque chose doit être sacrifié. Accepteriez-vous une rémunération supérieure en échange d’une forte perte d’autonomie ? Préféreriez-vous davantage de stabilité ou davantage de possibilités de changement ? Jusqu’où êtes-vous prêt à défendre une relation si elle exige de renoncer à une conviction importante ?
Il ne s’agit pas de répondre rapidement à toutes ces questions. Leur intérêt consiste à faire émerger les priorités qui résistent lorsque plusieurs choses importantes entrent en concurrence.
Identifier ses valeurs personnelles devient alors beaucoup moins abstrait. On ne cherche plus les mots qui donnent la meilleure image de soi. On observe les principes que l’on souhaite réellement préserver dans sa manière de vivre.
