Chercher à vivre davantage en accord avec ses valeurs paraît difficilement contestable. L’idée semble même si positive qu’elle échappe facilement à la critique. Pourtant, la recherche d’alignement personnel peut elle aussi produire ses propres pièges.
À force de vouloir être cohérent, on peut transformer une valeur en règle rigide. À force de chercher des choix parfaitement fidèles à soi, on peut devenir incapable d’accepter les compromis ordinaires. Certaines personnes finissent même par surveiller chacune de leurs décisions comme si la moindre contradiction prouvait qu’elles se trahissent.
L’alignement personnel perd alors sa fonction de boussole pour devenir une nouvelle exigence. Plusieurs erreurs sont particulièrement trompeuses parce qu’elles ressemblent, au premier regard, à des efforts pour mieux respecter ses valeurs.
Transformer ses valeurs en obligations finit par les rendre rigides
Une valeur indique une direction. Elle ne dicte pas nécessairement un comportement unique. Une personne qui valorise la générosité peut aider un proche sans être disponible à toute heure. Quelqu’un qui accorde beaucoup d’importance à la liberté peut accepter des responsabilités durables. Une valeur de réussite n’oblige pas à transformer chaque projet en compétition.
Le piège apparaît lorsque la valeur devient une consigne absolue. Être loyal signifie alors ne jamais décevoir. Être autonome impose de ne jamais demander d’aide. Valoriser la famille conduit à se sentir coupable dès qu’un choix personnel passe en premier.
Cette rigidité donne une impression de cohérence parce que les règles deviennent très claires. Elle réduit pourtant la capacité à tenir compte des circonstances et des autres valeurs qui comptent également.
Une personne peut être profondément attachée à la bienveillance et devoir malgré tout poser une limite. Elle peut valoriser la persévérance et décider d’abandonner un projet devenu inutile. La cohérence ne consiste pas à répéter le même comportement dans toutes les situations.
Chercher une application parfaite de ses valeurs revient souvent à oublier leur fonction première. Elles servent à orienter les choix, pas à supprimer toute possibilité d’ajustement.
Choisir un objectif admirable ne garantit pas qu’il nous corresponde
Certaines décisions paraissent tellement souhaitables qu’il devient difficile de se demander pourquoi nous les poursuivons réellement.
Obtenir une promotion, acheter un logement, reprendre des études ou créer une entreprise peuvent être d’excellents projets. Leur apparence positive ne dit pourtant rien de leur cohérence avec les priorités personnelles de celui qui les poursuit.
Kennon Sheldon et Andrew Elliot ont étudié cette question dans le Journal of Personality and Social Psychology. Leur modèle d’auto-concordance, publié en 1999 et évalué à travers trois ensembles de données longitudinales, distingue les objectifs cohérents avec les intérêts et les valeurs profondes d’une personne des objectifs davantage imposés par des pressions ou des motivations moins personnelles. Les personnes poursuivant des objectifs plus auto-concordants investissaient davantage d’efforts soutenus et avaient plus de chances de les atteindre. Leur accomplissement était également associé à des bénéfices de bien-être plus importants.
Cette recherche éclaire une erreur fréquente. Nous pouvons choisir un objectif parce qu’il paraît raisonnable, valorisant ou rassurant sans vérifier la motivation qui lui donne sa place dans notre vie.
Le problème ne vient donc pas toujours d’un manque de discipline. Il arrive que l’on s’acharne précisément parce que l’on a confondu un objectif socialement désirable avec une direction personnellement importante.
Chercher à ne plus jamais se contredire rend l’alignement impossible
Une personne réellement alignée devrait-elle toujours agir conformément à ses valeurs ? Posée ainsi, la question contient déjà un piège. La vie oblige régulièrement à arbitrer entre plusieurs priorités légitimes.
La liberté peut se heurter à la sécurité. L’ambition peut réduire momentanément le temps accordé à la famille. L’honnêteté peut devoir composer avec la délicatesse. Le besoin de stabilité peut entrer en concurrence avec le désir de découverte.
Attendre une cohérence parfaite revient à imaginer qu’une bonne décision devrait satisfaire toutes nos valeurs simultanément. Cette situation est rare.
Le risque est alors de considérer chaque compromis comme une faute personnelle. On analyse excessivement ses décisions, on revient sans cesse sur ce que l’on aurait dû faire et l’on finit par confondre réflexion et contrôle permanent.
L’alignement personnel devient plus réaliste lorsqu’il accepte l’existence d’écarts temporaires. Une décision peut ne pas honorer pleinement une valeur sans signifier que celle-ci a disparu. L’essentiel tient davantage à la direction générale et à la répétition des choix qu’à la pureté de chaque comportement.
Cette souplesse protège aussi d’une autre erreur. Utiliser ses valeurs pour se juger. Une boussole indique une direction. Elle n’a pas vocation à prononcer un verdict sur la personne qui s’en écarte momentanément.
Les valeurs peuvent aussi devenir une justification confortable
Les valeurs ne servent pas uniquement à guider le changement. Elles peuvent parfois être utilisées pour éviter de changer.
Quelqu’un peut invoquer son besoin de liberté pour refuser systématiquement tout engagement. Une personne peut présenter son goût de la loyauté comme une raison de rester dans une situation qui ne lui convient plus. Une autre peut défendre la sécurité pour ne jamais examiner une possibilité nouvelle.
Dans ces situations, le mot choisi paraît noble. Il donne une explication cohérente au comportement. Pourtant, la même valeur pourrait s’exprimer autrement.
La recherche de Sheldon et Elliot apporte ici une distinction utile. L’auto-concordance ne dépend pas de la beauté apparente d’un objectif, mais de sa correspondance réelle avec les intérêts et valeurs de la personne. Employer le vocabulaire des valeurs ne suffit donc pas à rendre un choix personnellement cohérent.
Le piège devient encore plus discret lorsque l’alignement se transforme en projet d’optimisation permanente. Chaque décision devrait alors être signifiante, chaque heure refléter une priorité et chaque engagement pouvoir être justifié par un principe clairement identifié.
Une grande partie du quotidien n’a pourtant pas besoin d’être transformée en déclaration de valeurs. Certaines décisions sont simplement pratiques. D’autres sont prises sous contrainte. Beaucoup restent imparfaites sans être incohérentes.
Vivre selon ses valeurs suppose surtout de pouvoir repérer, avec suffisamment de recul, si les choix importants suivent encore une direction que l’on reconnaît comme la sienne. Les valeurs peuvent aider à corriger une trajectoire. Elles ne supprimeront ni les compromis, ni les contradictions, ni l’incertitude. L’alignement personnel devient beaucoup plus vivable dès qu’il cesse d’être un examen permanent.
