À caractéristiques professionnelles comparables, les écarts de rémunération entre femmes et hommes peuvent-ils être associés à des différences de santé mentale ? Des chercheurs de l’université Columbia ont examiné cette question à partir d’une vaste enquête américaine portant sur plus de 22 000 personnes en activité.
Leur analyse montre une association particulièrement marquée avec la dépression majeure lorsque les femmes percevaient un revenu inférieur à celui d’hommes présentant des profils proches. Cette différence devenait beaucoup moins nette lorsque leur rémunération atteignait ou dépassait celle des hommes auxquels elles étaient comparées.
Les femmes moins rémunérées présentaient davantage de dépression majeure
Jonathan Platt, Seth Prins, Lisa Bates et Katherine Keyes ont analysé les données de 22 581 adultes américains âgés de 30 à 65 ans et exerçant une activité professionnelle. Leur objectif était de comparer les différences de santé mentale entre femmes et hommes tout en tenant compte de plusieurs caractéristiques susceptibles d’influencer la rémunération.
Les chercheurs ont constitué des groupes présentant des profils comparables sur différents indicateurs professionnels et personnels. Cette méthode permettait de limiter autant que possible les écarts liés à des situations très différentes sur le marché du travail.
Parmi les paires où la femme gagnait moins que l’homme auquel elle était comparée, les odds de dépression majeure étaient 2,43 fois plus élevées chez les femmes. L’intervalle de confiance se situait entre 1,95 et 3,04, ce qui indique une association statistique nette dans l’échantillon étudié.
Ce résultat ne signifie pas qu’une femme moins rémunérée possède exactement 2,43 fois plus de risque individuel de développer une dépression. L’odds ratio mesure la force de l’association entre deux groupes. Il montre ici que le trouble dépressif majeur était beaucoup plus fréquent chez les femmes placées dans la situation salariale la moins favorable.
L’écart de dépression diminuait avec une rémunération comparable
Le contraste devenait particulièrement intéressant lorsque les femmes percevaient un revenu égal ou supérieur à celui de leur homologue masculin.
Dans cette configuration, l’odds ratio de dépression majeure chez les femmes descendait à 1,20. Son intervalle de confiance, compris entre 0,96 et 1,52, englobait la valeur 1. La différence de dépression entre femmes et hommes n’était donc plus statistiquement significative dans ce groupe.
Les deux situations dessinent des profils très différents. Lorsque la femme gagnait moins que l’homme comparable, l’écart de dépression majeure était important. Lorsque sa rémunération atteignait ou dépassait celle de son homologue masculin, cet écart était fortement atténué.
C’est ce contraste qui donne au résultat son intérêt. Il ne repose pas simplement sur le fait que les femmes présentent davantage de dépression que les hommes dans la population générale. La différence observée variait selon la position salariale relative des personnes comparées.
L’écart salarial restait associé à la dépression entre profils professionnels proches
Les chercheurs ne se sont pas contentés de comparer le revenu moyen de l’ensemble des femmes avec celui de l’ensemble des hommes. Une telle comparaison aurait mélangé des personnes occupant des situations professionnelles très différentes.
Ils ont utilisé des méthodes statistiques destinées à rapprocher des participants présentant des caractéristiques comparables liées au travail et à la rémunération. Il ne s’agissait toutefois pas nécessairement de collègues occupant exactement le même poste dans la même entreprise.
Cette distinction est importante. Le résultat ne permet pas d’affirmer qu’une différence précise sur une fiche de paie provoque directement une dépression. Il montre qu’au sein de profils rendus aussi comparables que possible par la méthode utilisée, la position salariale relative était fortement associée à l’écart de dépression majeure entre femmes et hommes.
Les auteurs considèrent que les différences de rémunération peuvent notamment refléter des inégalités structurelles présentes sur le marché du travail. Les données observées ne permettent cependant pas d’isoler un mécanisme psychologique unique qui expliquerait à lui seul l’association avec la dépression.
Lire également : Facteurs environnementaux et sociaux de la dépression
Les chiffres sur inégalités salariales et dépression concernent un contexte américain précis
Les données analysées provenaient d’une enquête nationale américaine réalisée en 2001 et 2002. Les participants avaient entre 30 et 65 ans et occupaient un emploi au moment de l’enquête.
Les résultats décrivent donc une population et une période précises. Ils ne permettent pas d’appliquer directement les mêmes chiffres aux salariées françaises actuelles ni à toutes les formes d’inégalités professionnelles.
La méthode utilisée présente également les limites propres aux études observationnelles. Même après avoir rapproché les participants sur de nombreuses caractéristiques, il reste possible que d’autres différences non mesurées participent aux écarts de santé mentale observés.
Le contraste entre les deux groupes reste néanmoins marqué. Chez les femmes moins rémunérées que les hommes présentant des profils comparables, la dépression majeure apparaissait nettement plus fréquente. Cette différence s’atténuait fortement lorsque leur revenu atteignait ou dépassait celui des hommes comparés.
Les données suggèrent ainsi que les inégalités salariales peuvent accompagner des disparités de santé mentale chez les femmes. Elles ne permettent pas de réduire la dépression à une différence de rémunération, mais elles montrent que la position salariale mérite d’être prise en compte parmi les conditions professionnelles associées aux écarts de dépression observés entre femmes et hommes.
