Quelles sont les causes de la nomophobie ?

Quelles sont les causes de la nomophobie ?

Un smartphone oublié pendant quelques heures n’a pas la même signification pour tout le monde. Certains s’adaptent rapidement tandis que d’autres vivent son indisponibilité comme la disparition soudaine d’un moyen essentiel de rester joignable, de vérifier une information ou de conserver la maîtrise de leur organisation quotidienne. La différence ne tient donc pas uniquement au temps passé devant l’écran.

Les causes de la nomophobie sont plus complexes qu’une simple utilisation excessive du téléphone. Une revue de cadrage publiée en 2024 dans l’Indian Journal of Psychiatry par Akanksha Rajguru et ses collègues a examiné 92 études consacrées aux facteurs associés à la nomophobie. Les chercheurs ont identifié 133 variables réparties entre caractéristiques personnelles, habitudes de vie, usages du smartphone et dimensions psychosociales ou cliniques.

Cette diversité impose une première prudence. Une grande partie des facteurs étudiés n’a été examinée que dans un nombre limité de travaux et les recherches sont majoritairement observationnelles. Il est donc plus juste de parler de facteurs susceptibles de favoriser la nomophobie que d’une liste de causes capables de prédire son apparition chez une personne donnée.

Pourquoi le besoin de rester joignable peut-il favoriser la nomophobie ?

Le téléphone portable a progressivement supprimé une grande partie des périodes pendant lesquelles une personne était naturellement difficile à contacter. Messages professionnels, nouvelles familiales ou changements de programme peuvent désormais arriver à presque n’importe quel moment. Cette disponibilité permanente finit parfois par devenir une attente ordinaire plutôt qu’une possibilité supplémentaire.

La relation au smartphone change lorsque rester joignable acquiert une valeur de sécurité. Le téléphone permet de prévenir un proche, de recevoir une information urgente ou de vérifier rapidement qu’aucun problème n’est survenu. Il devient alors l’outil grâce auquel la personne conserve l’impression qu’elle pourra réagir si quelque chose se passe.

Cette fonction peut prendre une importance particulière chez quelqu’un qui supporte difficilement l’idée de ne pas pouvoir être contacté. L’inquiétude ne porte pas nécessairement sur le téléphone en lui-même. Elle concerne davantage ce que son indisponibilité retire momentanément, notamment la possibilité de communiquer ou d’être immédiatement accessible.

La revue de Rajguru et de ses collègues retrouve justement de nombreux facteurs relationnels et psychosociaux parmi les variables étudiées autour de la nomophobie. Les résultats ne permettent pas d’affirmer qu’un fort besoin de contact provoque à lui seul le phénomène, mais ils confirment que la dimension relationnelle occupe une place importante dans la manière dont l’absence du smartphone peut être vécue.

L’intolérance à l’incertitude rend-elle la déconnexion plus difficile ?

Le smartphone permet de réduire presque instantanément de nombreuses incertitudes ordinaires. Une personne peut vérifier l’heure d’un rendez-vous, contacter quelqu’un qui tarde, retrouver une adresse ou rechercher une information dès qu’une question apparaît. Cette possibilité permanente de vérification modifie progressivement la manière dont l’attente est vécue.

Une personne relativement à l’aise avec l’incertitude peut reporter une vérification sans que cela monopolise son attention. Pour une autre, ne pas savoir devient beaucoup plus inconfortable. Le téléphone offre alors un moyen extrêmement rapide de transformer une question ouverte en information disponible.

Le problème potentiel apparaît lorsque cette réassurance devient systématique. L’incertitude n’a plus vraiment le temps d’être tolérée puisqu’une vérification peut presque toujours venir l’interrompre. Si le smartphone disparaît ensuite, la personne perd soudainement l’outil qu’elle utilisait habituellement pour obtenir une réponse rapide.

Parmi les facteurs psychosociaux et cliniques recensés dans la revue de 2024 figurent plusieurs dimensions liées au stress, à l’anxiété et à d’autres formes de vulnérabilité psychologique. Les auteurs insistent cependant sur l’hétérogénéité des travaux disponibles. Un terrain anxieux peut participer à la relation au téléphone sans permettre de conclure que toute personne anxieuse développera une nomophobie.

Comment la place du smartphone dans la vie quotidienne peut-elle renforcer la peur de s’en passer ?

Le téléphone contemporain ne sert plus uniquement à appeler. Il peut contenir un billet de train, un moyen de paiement, un itinéraire, des accès professionnels, des coordonnées, un agenda et plusieurs outils nécessaires à l’organisation d’une journée. Plus ces fonctions se concentrent dans le même appareil, plus son indisponibilité peut retirer simultanément plusieurs possibilités.

Cette accumulation crée une situation différente de l’attachement à un objet apprécié. Une personne peut ne pas être particulièrement passionnée par son smartphone tout en ayant organisé une grande partie de ses activités autour de lui. Le téléphone devient alors une infrastructure discrète du quotidien dont l’importance apparaît surtout au moment où elle n’est plus disponible.

Le mécanisme peut s’installer progressivement. Une tâche auparavant réalisée autrement passe par le téléphone, puis une deuxième et une troisième. La personne ne décide pas nécessairement de devenir dépendante de l’appareil. Elle adopte simplement les solutions les plus pratiques jusqu’à ce que l’absence du smartphone demande soudainement beaucoup plus d’adaptations qu’auparavant.

Les études cartographiées par Rajguru et ses collègues montrent d’ailleurs que de nombreuses variables liées aux usages du smartphone ont été étudiées en association avec la nomophobie. Il faut néanmoins distinguer deux phénomènes. Utiliser fréquemment son téléphone peut favoriser une forte dépendance pratique à ses fonctions, mais un usage fréquent ne suffit pas à expliquer pourquoi son indisponibilité devient anxiogène.

Pourquoi le soulagement retrouvé avec le téléphone peut-il entretenir la nomophobie ?

Une autre piste concerne la manière dont l’inquiétude disparaît. Une personne se retrouve momentanément sans accès à son téléphone et ressent une tension. Dès que l’appareil redevient disponible, elle peut appeler, vérifier ou retrouver les informations auxquelles elle souhaitait accéder. L’incertitude diminue et le soulagement est rapide.

Cette succession peut paraître parfaitement anodine. Pourtant, répétée de nombreuses fois, elle peut renforcer l’association entre accès au smartphone et retour au sentiment de sécurité. Le téléphone n’est plus seulement utile parce qu’il permet d’accomplir une tâche. Sa disponibilité devient également associée à la disparition d’un inconfort.

Le mécanisme ne nécessite pas de notifications séduisantes, de défilement infini ou de consultation automatique dans les moments d’ennui. Ces questions concernent davantage la manière dont l’usage du smartphone devient habituel. Dans la nomophobie, le point central est différent. Il s’agit de comprendre pourquoi retrouver l’accès au téléphone peut progressivement prendre une valeur rassurante.

Cette logique explique aussi pourquoi aucune cause isolée ne suffit. Une personne peut être très dépendante des fonctions pratiques de son smartphone sans éprouver d’inquiétude lorsqu’il disparaît. Une autre peut être particulièrement sensible à la joignabilité ou à l’incertitude. La nomophobie semble plutôt émerger lorsque plusieurs caractéristiques personnelles et plusieurs usages finissent par donner à la disponibilité du téléphone une importance psychologique particulière.

Les causes de la nomophobie doivent donc être envisagées comme une combinaison plutôt que comme un mécanisme unique. Besoin de rester accessible, difficulté à tolérer certaines incertitudes, concentration de nombreuses fonctions dans le smartphone et réassurance obtenue en retrouvant rapidement l’accès peuvent se renforcer au fil du temps. La recherche actuelle permet d’identifier ces associations, mais elle ne permet pas encore de déterminer une trajectoire universelle conduisant inévitablement à la nomophobie.

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