Trop intellectualiser sa thérapie, le piège de tout comprendre sans vraiment ressentir

Trop intellectualiser sa thérapie, le piège de tout comprendre sans vraiment ressentir

Certains patients arrivent en séance avec une capacité impressionnante à expliquer leur propre fonctionnement. Ils connaissent leurs schémas relationnels, repèrent leurs mécanismes de protection et savent parfois retracer l’origine d’une réaction jusqu’à un événement ancien. Leur discours est précis, cohérent et rempli de liens psychologiques pertinents.

Pourtant, quelque chose semble parfois rester immobile. La personne sait pourquoi elle choisit toujours des partenaires indisponibles, mais continue de reproduire les mêmes relations. Elle peut expliquer sa peur du rejet pendant vingt minutes sans parvenir à dire ce qu’elle ressent au moment précis où cette peur apparaît.

Cette situation ne signifie pas que réfléchir à soi serait inutile. L’analyse constitue une dimension précieuse de nombreuses psychothérapies. Elle devient plus problématique lorsqu’elle sert principalement à observer l’expérience à distance, comme si expliquer une émotion permettait de ne plus avoir à la rencontrer.

L’intellectualisation en thérapie peut donner une impression trompeuse d’avancer

Mettre des mots sur ce que l’on vit peut provoquer de véritables prises de conscience. Une histoire auparavant confuse devient plus lisible et certains comportements cessent d’apparaître comme des réactions incompréhensibles.

Cette compréhension peut aussi procurer un soulagement immédiat. Trouver une explication donne le sentiment qu’un problème devient enfin maîtrisable.

La difficulté apparaît lorsque chaque émotion est aussitôt transformée en objet d’analyse. Une personne évoque une séparation douloureuse et explique immédiatement son style d’attachement. Elle raconte une humiliation vécue au travail puis développe une réflexion détaillée sur son besoin de reconnaissance. Le récit peut être psychologiquement juste tout en maintenant une distance avec la tristesse, la colère ou la honte présentes dans l’expérience.

Le phénomène est particulièrement difficile à repérer parce que l’intellectualisation ressemble extérieurement au travail thérapeutique. La personne parle d’elle, établit des liens et utilise les notions découvertes au fil des séances. Elle ne fuit pas la conversation. Elle peut néanmoins rester éloignée de ce qu’elle éprouve au moment où elle en parle.

Une thérapie peut alors devenir extrêmement instructive sans produire les changements attendus dans certaines situations concrètes.

Savoir pourquoi l’on souffre ne modifie pas automatiquement la manière de vivre une émotion

La compréhension intellectuelle et l’expérience émotionnelle ne sont pas deux ennemies. Elles correspondent simplement à des dimensions différentes du travail psychologique.

Une personne peut savoir qu’elle n’est plus l’enfant qui dépendait du jugement d’un parent tout en ressentant une détresse considérable devant une critique. Elle peut reconnaître rationnellement qu’un conjoint actuel n’est pas responsable des blessures provoquées par une relation passée et néanmoins éprouver une peur intense dès qu’il s’éloigne.

L’explication ne suffit pas toujours à modifier la réaction. Une méta-analyse publiée par Antonio Pascual-Leone et Nikita Yeryomenko dans Psychotherapy Research a examiné 10 études réunissant 406 patients. Les chercheurs se sont intéressés à la profondeur de ce qu’ils nomment l’« experiencing » en séance, c’est-à-dire la manière dont une personne explore son expérience intérieure et construit du sens à partir de ce qu’elle éprouve.

Une plus grande profondeur d’expérience était associée à de meilleurs résultats thérapeutiques, avec une relation statistique d’ampleur petite à modérée. Cette recherche ne permet pas de conclure qu’un patient qui analyse beaucoup compromet sa thérapie. Elle rappelle néanmoins qu’un travail thérapeutique peut également se jouer dans la manière d’entrer en contact avec l’expérience vécue, et pas uniquement dans la qualité des explications que l’on construit.

Le véritable enjeu n’est donc pas de réfléchir moins. Il consiste plutôt à remarquer si la réflexion accompagne l’expérience ou si elle permet systématiquement de la contourner.

Le vocabulaire psychologique peut parfois devenir une manière très sophistiquée de garder ses distances

Les connaissances acquises en thérapie peuvent progressivement modifier la manière de parler de soi. Une personne ne dit plus seulement qu’elle s’est sentie abandonnée. Elle évoque son attachement, ses schémas, son besoin de validation ou ses stratégies de protection. Ces concepts peuvent améliorer considérablement la compréhension de son histoire.

Ils peuvent aussi devenir une sorte de langage écran. Le thérapeute demande ce que la personne a ressenti après une remarque blessante et reçoit une analyse complète de la dynamique relationnelle. Il revient sur l’émotion et le patient explique pourquoi cette réaction existe. Une nouvelle question sur le ressenti conduit à une autre théorie.

Rien de cela n’est nécessairement volontaire. Mettre à distance une émotion peut avoir longtemps été une manière efficace de conserver le contrôle dans des situations difficiles. L’analyse offre alors une sécurité particulière puisque l’on reste présent dans la conversation sans devoir s’approcher trop rapidement d’une expérience inconfortable.

La difficulté consiste à ne pas transformer cette observation en reproche supplémentaire. Accuser quelqu’un de « trop intellectualiser » risquerait de créer une nouvelle injonction, celle de devoir absolument ressentir davantage.

Le rythme reste essentiel. Certaines émotions demandent du temps avant de pouvoir être approchées autrement que par les mots et les explications.

Une thérapie vivante laisse de la place à ce qui se passe pendant la séance

Le passage de l’analyse à l’expérience ne suppose pas forcément une scène émotionnelle spectaculaire. Ressentir ne signifie pas pleurer à chaque séance ni revivre intensément toutes les situations racontées.

Le changement peut être beaucoup plus discret. Un thérapeute peut remarquer que le ton de la personne change lorsqu’elle évoque un souvenir. Il peut attirer son attention sur une tension corporelle, un silence inhabituel ou l’apparition soudaine d’une envie de changer de sujet. Une phrase très théorique peut être ramenée vers une question plus personnelle.

Que se passe-t-il pour vous au moment où vous me racontez cela ? La question ne cherche plus uniquement une cause. Elle déplace l’attention vers l’expérience présente.

Les résultats réunis par Pascual-Leone et Yeryomenko invitent précisément à ne pas réduire la progression thérapeutique à la production d’explications toujours plus élaborées. La profondeur de l’expérience en séance présente une association avec les résultats, même si cet effet reste modeste et ne permet pas de déterminer à lui seul pourquoi une thérapie fonctionne.

Une prise de conscience intellectuelle peut donc ouvrir une porte sans constituer nécessairement le passage lui-même.

Le travail devient parfois plus fécond lorsque la personne peut alterner les deux mouvements. Elle comprend ce qui lui arrive, puis observe comment cette connaissance rencontre réellement ses émotions, ses réactions corporelles et ses relations.

La question n’est finalement pas de savoir si l’on réfléchit trop dans l’absolu. Elle consiste à repérer si la réflexion agrandit l’expérience ou si elle permet de ne jamais vraiment y entrer.

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