Prendre la parole en réunion face à la hiérarchie, pourquoi tant de salariés se taisent-ils ?

Prendre la parole en réunion face à la hiérarchie, pourquoi tant de salariés se taisent-ils ?

Une idée est prête. Le problème a été identifié. Plusieurs personnes autour de la table semblent même avoir remarqué la même chose. Pourtant, au moment où le directeur demande si quelqu’un souhaite intervenir, personne ne parle.

Quelques minutes plus tard, la réunion se termine et la discussion reprend dans le couloir. Les remarques deviennent soudainement beaucoup plus précises. Ce qui était impossible à formuler devant la hiérarchie paraît évident entre collègues.

Le silence en réunion ne révèle donc pas toujours un manque d’idées ou d’implication. Dans certaines organisations, prendre la parole devant son manager revient aussi à évaluer le risque professionnel associé à ce que l’on s’apprête à dire. Plus le désaccord touche une décision importante, plus cette évaluation peut peser lourd.

Une réunion change de nature dès que le pouvoir entre dans la pièce

Toutes les personnes présentes autour d’une table n’occupent pas la même position. Un salarié peut connaître mieux qu’un directeur la réalité d’un dossier tout en sachant que ce directeur participe à son évaluation, influence ses missions futures ou possède davantage de poids dans l’organisation. La conversation n’est donc jamais totalement horizontale.

Cette asymétrie devient particulièrement visible lorsque la remarque risque de contredire une décision déjà prise. Signaler une erreur factuelle est une chose. Expliquer devant plusieurs responsables que le calendrier décidé par la direction paraît irréaliste en est une autre.

Le salarié ne réfléchit alors plus uniquement à la pertinence de son argument. Il peut anticiper la manière dont son intervention sera interprétée. Sera-t-il considéré comme constructif, négatif, difficile ou insuffisamment loyal ?

La présence de la hiérarchie ajoute ainsi une seconde question à la première. Il ne s’agit plus seulement de savoir si l’on a quelque chose d’utile à dire, mais également de déterminer si le contexte permet de le dire sans détériorer sa position.

Prendre la parole face à son manager expose aussi sa position professionnelle

James Detert et Amy Edmondson ont précisément étudié cette forme d’autocensure au travail. Dans une publication parue dans l’Academy of Management Journal, les chercheurs ont mené quatre études consacrées aux croyances qui influencent la décision de parler ou de se taire dans une organisation. Ils montrent que certaines règles implicites peuvent décourager des salariés de formuler des remarques pourtant destinées à améliorer le fonctionnement de l’entreprise.

Parmi ces croyances figurent notamment l’idée qu’il vaut mieux ne pas embarrasser son supérieur devant d’autres personnes, ne pas le contourner pour s’adresser à un niveau hiérarchique supérieur ou encore éviter une remarque susceptible d’avoir des conséquences négatives sur sa carrière.

Ces mécanismes permettent de comprendre pourquoi une réunion peut produire un silence très différent de la simple timidité.

Le salarié peut être parfaitement capable de présenter un projet devant vingt personnes et pourtant hésiter à contredire son responsable devant cinq collègues. Dans le premier cas, il redoute éventuellement l’évaluation de sa prestation. Dans le second, il évalue surtout le coût relationnel et professionnel du désaccord.

Cette distinction éloigne clairement le problème de la peur classique de parler en public. Une personne peut être à l’aise à l’oral et choisir malgré tout de se taire parce qu’elle estime que certaines remarques ne se font pas devant certaines personnes.

L’autocensure au travail ne signifie pas manquer d’idées

Le silence devient trompeur lorsqu’il est interprété comme une absence d’opinion. Une équipe peut sortir d’une réunion en donnant l’impression qu’une décision fait consensus alors que plusieurs salariés considèrent déjà qu’elle sera difficile à appliquer. Ils n’ont simplement pas estimé suffisamment sûr ou utile de l’exprimer au moment où la décision était encore discutable.

La hiérarchie peut alors commettre une erreur de lecture. Personne n’a protesté, donc tout le monde serait d’accord. Or, le silence peut aussi signifier que les salariés ont appris à sélectionner ce qu’ils montrent. Certains sujets sont abordés en réunion, tandis que les désaccords les plus sensibles sont réservés aux conversations privées. D’autres finissent par ne plus être formulés du tout.

Ce comportement peut même devenir automatique. Après plusieurs expériences durant lesquelles une objection a été mal reçue, une personne n’a plus nécessairement besoin qu’on lui demande explicitement de se taire. Elle anticipe la réaction et adapte elle-même sa prise de parole.

Les travaux de Detert et Edmondson insistent justement sur ces croyances devenues des règles implicites de conduite. Elles peuvent continuer à influencer le silence professionnel, y compris lorsqu’un salarié possède une idée susceptible d’être utile à l’organisation.

Une équipe silencieuse peut donner une fausse impression de consensus

Le problème dépasse alors le confort individuel du salarié. Une réunion sert normalement à faire circuler des informations que toutes les personnes présentes ne possèdent pas. Celui qui travaille quotidiennement avec un client, un logiciel ou une procédure voit parfois des difficultés invisibles pour les niveaux hiérarchiques plus éloignés du terrain.

Si ces informations remontent uniquement lorsqu’elles confirment la décision attendue, la réunion perd une partie de sa fonction.

Le risque devient particulièrement intéressant à observer après la séance. Une décision officiellement approuvée peut immédiatement être critiquée dans les bureaux ou sur une messagerie entre collègues. Ce décalage indique que l’équipe avait bien une opinion, mais que le cadre collectif ne permettait pas de la rendre visible.

Il serait trop simple d’en conclure que les salariés doivent simplement avoir davantage de courage. Prendre la parole face à une autorité n’est pas uniquement une caractéristique individuelle. Le comportement dépend également de ce qui s’est produit les fois précédentes.

Un responsable qui demande des avis puis justifie systématiquement sa décision en réponse aux objections peut involontairement apprendre à son équipe qu’une discussion n’est ouverte qu’en apparence. À l’inverse, reconnaître publiquement qu’une remarque modifie une décision envoie un signal très différent.

Des réunions où contredire la hiérarchie devient réellement possible

Une invitation générale à « parler librement » ne suffit pas toujours à modifier un fonctionnement installé depuis longtemps.

La manière de solliciter les avis compte davantage. Demander ce qui pourrait faire échouer un projet ouvre un espace différent de celui créé par une simple question sur d’éventuelles objections. Interroger directement les personnes qui connaissent le terrain peut également montrer que leur expertise est attendue, et pas seulement tolérée.

La réaction au désaccord reste toutefois décisive. Si une objection entraîne immédiatement une défense du manager, une justification interminable ou une remarque ironique, les collègues observent la scène. Ils apprennent eux aussi ce qu’il est prudent de dire la prochaine fois.

Les résultats de Detert et Edmondson rappellent précisément que les croyances concernant le risque de parler peuvent devenir profondément installées. Une culture de parole ne se construit donc pas seulement en donnant la permission de s’exprimer. Elle se construit en démontrant, réunion après réunion, que signaler un problème ou contester une idée ne transforme pas automatiquement celui qui parle en opposant.

La qualité d’une réunion ne devrait finalement pas se mesurer au nombre de personnes qui acquiescent. Une organisation apprend davantage lorsque ses salariés peuvent exposer ce qui dérange avant que le problème ne devienne impossible à ignorer.

L’équipe de rédaction de Mon-Psychotherapeute.Com regroupe des professionnels passionnés et expérimentés dans le domaine de la psychologie, de la psychothérapie et du développement personnel. Nos rédacteurs sont dédiés à fournir des articles informatifs et des ressources précieuses pour vous accompagner dans votre parcours émotionnel et mental.

Besoin d’aide ?

Trouvez un psy près de chez vous

Inscription newsletter

Vous avez aimé cet article ?

Vous est-il déjà arrivé de renoncer à prendre la parole en réunion uniquement parce qu’un responsable était présent ?

Le plus révélateur n’est peut-être pas ce que vous auriez voulu dire, mais ce que vous pensiez risquer en le disant.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Êtes-vous humain ? Veuillez résoudre ce problème :Captcha