Il suffit parfois d’annoncer que l’on ne mange pas de viande pour que la conversation change de ton. Les questions arrivent, les plaisanteries aussi, puis les suppositions sur la santé, les convictions ou la personnalité. Le végétarisme et davantage encore le véganisme sont devenus des choix suffisamment visibles pour être connus de tous, mais pas toujours pour être regardés sans préjugés.
Ces représentations dépassent largement le contenu de l’assiette. Le végétarien peut être imaginé comme particulièrement soucieux de son alimentation, le végane comme militant ou radical, tandis que leurs choix sont parfois présentés comme incompatibles avec les repas de famille et les plaisirs ordinaires. Une pratique alimentaire finit alors par devenir, dans le regard des autres, une sorte de portrait psychologique.
Une étude préenregistrée publiée en 2021 dans la revue Appetite par Ben De Groeve et ses collègues illustre justement cette mécanique. Des participants omnivores attribuaient aux végétariens et aux végans certains traits stéréotypés, notamment une moralité plus élevée mais aussi davantage de moralisation et d’excentricité. Les perceptions négatives étaient particulièrement marquées envers les végans. Ces résultats ne décrivent évidemment pas chaque relation sociale, mais montrent que les étiquettes alimentaires peuvent déclencher des jugements qui dépassent largement ce que mange réellement une personne.
Le végétarisme et le véganisme sont-ils seulement des effets de mode ?
La visibilité actuelle du véganisme peut donner l’impression d’un phénomène né avec les réseaux sociaux, les influenceurs et l’arrivée massive de produits végétaux dans les commerces. Cette lecture confond pourtant apparition récente et médiatisation récente. Les pratiques consistant à renoncer à la chair animale sont bien antérieures aux tendances alimentaires contemporaines.
Le terme vegan lui-même a été créé au Royaume-Uni au milieu du XXe siècle. Sa présence dans les débats publics s’est ensuite développée avec les préoccupations concernant la condition animale, l’environnement et les modes de consommation. Les réseaux sociaux n’ont donc pas créé le phénomène. Ils ont surtout augmenté sa visibilité et donné davantage d’espace à ses différentes expressions.
Une pratique peut par ailleurs devenir populaire sans être une simple mode passagère. Certaines personnes changent durablement leur alimentation tandis que d’autres expérimentent, réduisent leur consommation de produits animaux ou reviennent ensuite à leurs habitudes précédentes. Ces trajectoires différentes ne permettent pas de réduire l’ensemble du végétarisme ou du véganisme à une tendance collective éphémère.
Présenter ces choix comme un phénomène de mode a surtout pour effet de minimiser leur diversité. Derrière une même étiquette peuvent se trouver des parcours très différents, sans qu’il soit nécessaire de déterminer ici les raisons personnelles qui ont conduit chacun à modifier son alimentation.
Les personnes véganes cherchent-elles forcément à imposer leurs convictions ?
Le cliché du végane qui transforme chaque repas en débat fait partie des représentations les plus persistantes. Il suffit parfois qu’une personne annonce ce qu’elle ne mange pas pour que son choix soit interprété comme une critique implicite de l’assiette des autres, même lorsqu’aucun jugement n’a été formulé.
La recherche de De Groeve et de ses collègues apporte un éclairage intéressant sur cette perception. Dans leur échantillon britannique d’omnivores, les végétariens et les végans étaient davantage associés à une impression de moralisation que les omnivores. Les végans étaient particulièrement concernés. L’étude mesure un stéréotype perçu et non le comportement réel de toutes les personnes véganes.
Cette différence est essentielle. Se sentir potentiellement jugé par quelqu’un ne signifie pas que cette personne cherche effectivement à imposer ses convictions. Un choix alimentaire visible peut suffire à rappeler qu’une autre possibilité existe, et cette simple comparaison peut rendre la situation plus chargée moralement qu’elle ne l’était quelques minutes auparavant.
Les prises de parole militantes existent évidemment et peuvent être très visibles. Elles ne permettent toutefois pas de déduire le comportement de toutes les personnes partageant la même pratique. Assimiler systématiquement véganisme et volonté de convaincre revient à transformer les expressions les plus remarquées d’un mouvement en caractéristique individuelle de chacun de ses membres.
Être végétarien ou végane condamne-t-il à une vie sociale compliquée ?
Repas de famille, restaurants, mariages ou invitations sont parfois présentés comme autant d’obstacles pour une personne végétarienne ou végane. Cette représentation repose sur une réalité partielle puisque manger ensemble implique nécessairement de composer avec les habitudes du groupe. Elle devient pourtant caricaturale lorsqu’elle transforme toute différence alimentaire en incompatibilité sociale.
La vie sociale ne dépend pas uniquement du contenu des assiettes. Elle repose aussi sur la manière dont chacun accueille les habitudes des autres. Une différence peut passer presque inaperçue dans un groupe et devenir un sujet permanent dans un autre. Le végétarisme ne produit donc pas mécaniquement l’isolement que certains clichés lui associent.
L’étude publiée dans Appetite montre cependant pourquoi cette représentation peut avoir des conséquences. Les auteurs ont observé que les impressions de moralisation et d’excentricité attribuées aux végétariens et aux végans étaient liées à une moindre attractivité sociale perçue. Autrement dit, le stéréotype peut intervenir dans la manière dont une personne est envisagée socialement avant même que son comportement réel soit connu.
Cette observation renverse en partie la question. Les difficultés relationnelles ne viennent pas nécessairement de la pratique alimentaire elle-même. Elles peuvent aussi naître des représentations qui la précèdent. Imaginer une personne comme rigide, moralisatrice ou difficile à inviter peut modifier la relation avant même qu’un repas ait été partagé avec elle.
Les végétariens et les végans correspondent-ils tous au même profil ?
Une étiquette alimentaire fournit finalement très peu d’informations sur une personnalité. Deux personnes qui excluent les mêmes aliments peuvent avoir des modes de vie, des valeurs, des habitudes sociales et des manières de parler de leur choix radicalement différentes. Pourtant, le cerveau social aime les catégories parce qu’elles permettent d’interpréter rapidement les personnes rencontrées.
Le problème commence lorsque la catégorie devient un portrait complet. Les végans peuvent ainsi être décrits comme militants, urbains, exigeants ou particulièrement engagés, tandis que les végétariens seraient parfois considérés comme une version plus modérée du même profil. Ces raccourcis transforment une pratique observable en série de caractéristiques supposées.
Les résultats de De Groeve et de ses collègues montrent justement que végétariens et végans ne suscitaient pas exactement les mêmes impressions chez les participants. Les stéréotypes négatifs étaient plus marqués envers les végans, tandis que les végétariens étaient généralement évalués plus favorablement. Même des catégories proches sur le plan alimentaire peuvent donc recevoir des significations sociales différentes.
Ces jugements disent finalement autant sur les normes alimentaires dominantes que sur les personnes qu’ils prétendent décrire. Une pratique minoritaire devient plus facilement remarquable précisément parce qu’elle s’écarte de ce qui paraît habituel. Avec le temps, une différence dans l’assiette peut ainsi accumuler des significations qui ne figurent nulle part dans le menu.
