Le rôle des troubles mentaux préexistants dans le risque de dépendance

Le rôle des troubles mentaux préexistants dans le risque de dépendance

Une personne peut souffrir d’un trouble mental plusieurs années avant qu’une consommation ou un comportement ne devienne problématique. Cette chronologie compte. Elle indique que la difficulté psychique ne peut pas être considérée comme une simple conséquence de la dépendance et invite à examiner la manière dont elle a pu modifier le contexte dans lequel les premiers usages ont pris place.

La présence préalable d’un trouble mental ne conduit pourtant pas mécaniquement à une addiction. Beaucoup de personnes concernées ne développeront jamais de dépendance. Les études montrent plutôt une augmentation du risque pour certaines associations, avec des différences importantes selon le trouble considéré, la substance et la trajectoire individuelle.

Le sujet n’est donc pas de dresser une liste de diagnostics supposés conduire aux addictions. Il consiste à regarder ce que change une situation particulière, celle où une difficulté psychiatrique identifiable appartient déjà à l’histoire de la personne avant que la dépendance ne s’installe.

Pourquoi un trouble mental déjà présent peut-il augmenter le risque de dépendance ?

Un trouble mental peut modifier durablement la vie quotidienne avant toute addiction. Certaines situations deviennent plus difficiles à traverser, certaines expériences sont vécues avec une intensité particulière et le fonctionnement habituel peut demander davantage d’efforts. Une substance ou un comportement rencontré dans ce contexte n’est donc pas nécessairement expérimenté de la même manière que chez une personne dont la situation psychique est différente.

L’effet obtenu peut prendre une importance particulière parce qu’il intervient dans un quotidien déjà marqué par un trouble. Cela ne signifie pas que toutes les personnes cherchent consciemment à se soigner elles-mêmes. Une consommation peut commencer pour les mêmes raisons que chez beaucoup d’autres personnes, puis acquérir progressivement une place différente en raison de l’état psychique préexistant.

Le suivi publié par Joel Swendsen et ses collègues en 2010 apporte un élément important. Les chercheurs ont réinterrogé 5 001 participants de la National Comorbidity Survey environ dix ans après l’évaluation initiale. Plusieurs troubles mentaux présents au départ étaient associés à une probabilité plus élevée de développer ultérieurement certaines formes de dépendance à la nicotine, à l’alcool ou aux drogues illicites.

Cette relation prospective est plus informative qu’une simple observation réalisée chez des personnes présentant déjà les deux difficultés. Elle établit que le trouble mental était présent avant l’apparition ultérieure de certaines dépendances. Elle ne démontre cependant pas qu’il en constitue à lui seul la cause.

Que signifie réellement un trouble mental préexistant face à une addiction ?

Le terme préexistant ne signifie pas nécessairement que la personne possédait déjà un diagnostic inscrit dans son dossier médical avant ses premières consommations. Un trouble peut être présent pendant un certain temps avant d’être identifié, nommé ou pris en charge.

La distinction pertinente concerne surtout l’ordre réel des phénomènes. Des manifestations correspondant à un trouble psychiatrique peuvent avoir commencé avant que l’usage ne devienne problématique, même si le diagnostic officiel a été posé plus tard. La date d’une consultation ne peut donc pas toujours servir de date de début du trouble.

Il faut également distinguer cette situation de symptômes apparus uniquement après une consommation importante ou au cours d’une modification de l’usage. Des manifestations anxieuses, dépressives ou d’autres changements psychiques peuvent parfois survenir dans le contexte d’une substance sans correspondre à un trouble indépendant qui existait auparavant.

C’est précisément cette préexistence qui donne à la question son intérêt. L’objectif n’est pas de déterminer ici lequel de deux troubles présents simultanément est responsable de l’autre, mais d’étudier une situation déjà définie où la difficulté psychiatrique appartient à l’histoire antérieure de la personne.

Tous les troubles mentaux préexistants présentent-ils le même risque d’addiction ?

Non. Parler globalement de troubles mentaux peut donner l’impression qu’ils auraient tous la même relation avec la dépendance. Les données disponibles montrent au contraire des associations variables.

Dans l’étude de Swendsen et de ses collègues, les troubles du comportement figuraient parmi les prédicteurs les plus constants. Certains troubles de l’humeur et certains troubles anxieux étaient également associés à l’apparition ultérieure de formes de dépendance, mais les résultats changeaient selon le trouble étudié et selon qu’il s’agissait de nicotine, d’alcool ou de drogues illicites.

Cette hétérogénéité est essentielle. Elle empêche d’utiliser une formule générale selon laquelle une maladie mentale augmenterait toujours le risque addictif de la même manière. Elle montre également pourquoi il serait trompeur de résumer tous les diagnostics à un mécanisme unique de recherche de soulagement.

Un trouble anxieux, un trouble de l’humeur ou un autre trouble psychiatrique possèdent chacun leurs caractéristiques propres. Les articles consacrés à ces associations spécifiques peuvent examiner ces mécanismes en détail. Ici, l’information importante est différente. La présence préalable d’un trouble mental peut signaler une vulnérabilité accrue, mais sa portée dépend fortement de la situation clinique concernée.

Un trouble mental préexistant conduit-il forcément à une dépendance ?

La réponse est clairement non. Une augmentation statistique du risque ne permet jamais de prédire le parcours d’une personne. Même lorsqu’une étude observe davantage de dépendances chez un groupe présentant un trouble mental préalable, de nombreuses personnes de ce groupe ne développent aucune addiction.

Le suivi de la National Comorbidity Survey illustre bien cette prudence. Les chercheurs retrouvaient plusieurs associations prospectives significatives, mais elles n’étaient ni identiques entre les diagnostics ni constantes à toutes les étapes allant de la première consommation à la dépendance. Certains facteurs semblaient intervenir à un moment précis de la trajectoire sans nécessairement influencer les autres.

La présence d’un trouble mental préexistant doit donc être envisagée comme une information sur la vulnérabilité et non comme une prédiction individuelle. Elle indique que le contexte psychique antérieur mérite d’être pris en compte pour comprendre une trajectoire addictive, sans effacer les nombreux autres éléments qui peuvent également intervenir.

Cette distinction protège aussi contre une lecture stigmatisante de la maladie mentale. Souffrir d’un trouble psychiatrique ne signifie pas être destiné à devenir dépendant. Le lien devient pertinent à l’échelle du risque et de certaines trajectoires, pas comme une conséquence inévitable attachée à un diagnostic.

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