Deux minutes pour expliquer notre difficulté à lâcher Facebook, les notifications, les likes et le smartphone. La vidéo de Maître Chat relayée dans cet article en 2016 avait choisi l’humour et des comparaisons frappantes pour raconter ce qui était alors présenté comme une nouvelle forme d’addiction aux réseaux sociaux. À l’époque, Facebook dominait largement les usages et le simple fait de consulter son téléphone dès le réveil semblait déjà révéler une transformation profonde de nos habitudes.
Près de dix ans plus tard, les plateformes ont changé, les usages se sont déplacés et certaines statistiques de la vidéo appartiennent clairement à une autre époque numérique. Son intuition centrale n’a pourtant pas complètement vieilli. Les réseaux sociaux peuvent devenir difficiles à contrôler pour certaines personnes, mais le vocabulaire scientifique s’est précisé et oblige aujourd’hui à regarder avec davantage de nuance ce que cette vidéo mettait en scène.
Que raconte réellement cette vidéo sur l’addiction aux réseaux sociaux ?
La vidéo repose sur une idée simple. Les réseaux sociaux ne sont pas seulement des outils que l’on consulte lorsque l’on en a besoin. Ils peuvent progressivement s’intégrer à une multitude de moments de la journée jusqu’à devenir presque réflexes. Réveil, attente, trajet ou simple minute d’ennui offrent autant d’occasions de reprendre son téléphone.
Son récit insiste également sur la répétition. Une consultation n’a généralement rien de problématique en elle-même, mais l’accumulation de petites ouvertures successives donne au réseau social une présence continue. C’est cette fragmentation de l’attention que la vidéo cherchait déjà à rendre visible, bien avant que les formats courts et les fils de contenus quasiment infinis prennent la place qu’ils occupent aujourd’hui.
Elle associe ensuite les interactions numériques à une forme de gratification. Un message reçu, une réaction ou un « like » peut susciter une attente puis une satisfaction suffisamment rapide pour donner envie de revenir consulter l’application. Ce principe reste pertinent pour expliquer pourquoi certaines interactions numériques attirent facilement l’attention.
Le raccourci apparaît lorsque cette mécanique est présentée comme l’équivalent direct d’une addiction à une drogue ou à la cigarette. Une ressemblance dans certains mécanismes de répétition ou de recherche de gratification ne signifie pas que tous ces phénomènes peuvent être considérés comme identiques.
Les chiffres de la vidéo décrivent-ils encore notre usage des réseaux sociaux ?
La vidéo citait notamment le pourcentage de jeunes adultes consultant Facebook dès leur réveil et avançait un nombre moyen de connexions quotidiennes. Ces chiffres avaient une fonction efficace dans une vidéo de vulgarisation, puisqu’ils rendaient immédiatement visible l’omniprésence croissante des réseaux sociaux.
Les reprendre aujourd’hui comme s’ils décrivaient encore nos pratiques poserait cependant problème. Facebook n’occupe plus la même place dans tous les groupes d’âge, tandis que d’autres plateformes et de nouveaux formats ont profondément modifié les habitudes. La frontière entre « se connecter à un réseau social » et simplement prendre son smartphone est devenue beaucoup moins nette.
Les données récentes montrent néanmoins que l’usage problématique n’a pas disparu avec l’évolution des plateformes. Le rapport HBSC 2021-2022 publié en 2024 par le Bureau régional de l’OMS pour l’Europe indique que 11 % des adolescents interrogés présentaient un usage problématique des médias sociaux, contre 7 % en 2018. L’enquête concernait près de 280 000 jeunes dans 44 pays et régions.
Le changement le plus intéressant tient peut-être au vocabulaire employé. L’OMS ne présente pas simplement toute utilisation importante comme une addiction. Elle distingue notamment les usages fréquents des situations caractérisées par des difficultés de contrôle et des conséquences négatives dans la vie quotidienne. Passer beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et ne plus parvenir à maîtriser leur place ne sont donc pas exactement la même chose.
Les likes fonctionnent-ils vraiment comme des « shoots » pour le cerveau ?
La formule employée dans la vidéo est volontairement spectaculaire. Parler de « shoots » permet de faire comprendre en quelques secondes qu’une interaction sociale positive peut donner envie de répéter un comportement. Elle possède une efficacité visuelle évidente, mais elle simplifie fortement le fonctionnement psychologique réel.
Recevoir une réponse, constater qu’une publication plaît ou découvrir un nouveau contenu peut effectivement constituer une récompense. L’intérêt vient notamment du caractère parfois imprévisible de cette gratification. Une ouverture d’application peut ne rien apporter de particulier, tandis que la suivante donnera accès à un message attendu ou à un contenu très stimulant.
Il serait toutefois trompeur d’en déduire qu’un « like » agit exactement comme une substance psychoactive. Les réseaux sociaux mobilisent des processus de récompense, d’anticipation, de curiosité et d’interaction sociale qui ne se réduisent pas à une seule réaction cérébrale. Le mot « dopamine », souvent utilisé pour résumer ce phénomène, ne suffit pas davantage à expliquer pourquoi une personne développe un usage difficile à contrôler et une autre non.
La vidéo reste donc pertinente lorsqu’elle montre qu’une plateforme peut encourager le retour fréquent de l’utilisateur. Elle devient trop catégorique si cette observation conduit à présenter automatiquement chaque consultation répétée comme l’équivalent d’une consommation de drogue.
Pourquoi les automatismes montrés dans la vidéo restent-ils d’actualité ?
Le smartphone constituait déjà l’un des personnages invisibles de la vidéo. L’accès permanent aux réseaux sociaux supprimait une grande partie des obstacles qui existaient auparavant entre l’envie de consulter et la consultation elle-même. Quelques secondes suffisaient pour vérifier une notification ou parcourir un fil d’actualité.
Cette facilité d’accès est encore plus importante aujourd’hui. Les applications sont présentes sur un objet qui sert aussi à communiquer, travailler, s’orienter, payer ou prendre des photos. Quitter complètement l’environnement numérique demande donc davantage qu’une simple décision de ne plus ouvrir un site.
Les plateformes ont également évolué vers des expériences capables d’enchaîner les contenus sans imposer beaucoup de points d’arrêt naturels. Le geste de faire défiler l’écran peut se prolonger sans que l’utilisateur ait décidé à l’avance combien de temps il souhaitait rester. La vidéo avait ainsi identifié assez tôt une question qui reste actuelle, celle du passage d’une consultation volontaire à une succession d’actions devenues presque automatiques.
Il faut cependant conserver la distinction essentielle entre automatisme et trouble. Ouvrir machinalement une application ne suffit pas à parler d’addiction aux réseaux sociaux. La question devient plus préoccupante lorsque la personne éprouve des difficultés persistantes à contrôler son usage et que celui-ci entre réellement en concurrence avec d’autres dimensions importantes de sa vie.
Pourquoi cette vidéo reste-t-elle intéressante près de dix ans plus tard ?
Son principal intérêt n’est plus de fournir des statistiques actuelles. La vidéo constitue plutôt une photographie des premières inquiétudes suscitées par l’installation massive des réseaux sociaux dans le quotidien. Elle montre aussi à quel point le discours de l’époque cherchait à faire comprendre un phénomène nouveau en le comparant aux addictions déjà connues.
Le regard actuel s’est affiné. Le rapport de l’OMS Europe parle d’un usage problématique caractérisé par des symptômes ressemblant à ceux observés dans les addictions, notamment une difficulté à contrôler l’utilisation, l’abandon d’autres activités et la persistance malgré des conséquences négatives. Il rappelle en parallèle que les réseaux sociaux peuvent aussi participer au maintien des liens et au soutien entre pairs chez certains utilisateurs.
Cette nuance manque forcément à un format humoristique de deux minutes. Elle permet pourtant d’éviter deux excès opposés. Le premier consisterait à considérer toute utilisation intensive comme pathologique. Le second reviendrait à nier qu’un usage numérique puisse réellement devenir envahissant et difficile à contrôler.
La vidéo de Maître Chat conserve ainsi son intérêt si on la regarde pour ce qu’elle est, une tentative de vulgarisation née dans le paysage numérique de 2016. Elle avait identifié la répétition, la gratification et les automatismes comme des éléments importants. Les connaissances actuelles invitent simplement à remplacer les comparaisons trop rapides par une question plus précise, celle de la place que les réseaux sociaux finissent réellement par prendre dans la vie d’une personne.
