Une personne devient plus méfiante au fil de ses consommations, prend des décisions inhabituelles ou traverse des périodes où son comportement change profondément. L’entourage peut alors avoir l’impression que sa personnalité s’est transformée. Pourtant, observer de tels changements pendant une addiction ne suffit pas à conclure à l’apparition d’un trouble de la personnalité.
Les troubles de la personnalité correspondent à des modes de fonctionnement durables qui concernent notamment la manière de se percevoir, de réagir aux situations et d’entrer en relation avec les autres. Une addiction peut se développer chez une personne présentant déjà ce type de trouble, parfois bien avant qu’il ait été identifié. Elle peut également modifier temporairement certains comportements et rendre la situation beaucoup plus difficile à interpréter.
Une revue publiée en 2023 par Khrystyna Stetsiv et ses collègues dans Current Psychiatry Reports confirme que les troubles de la personnalité et les troubles liés à l’usage de substances coexistent fréquemment, même si les proportions varient considérablement selon les diagnostics et les populations étudiées. Les auteurs insistent surtout sur la complexité de cette association, qui ne peut pas être réduite à l’idée qu’un trouble provoquerait simplement l’autre.
Pourquoi les troubles de la personnalité et les addictions peuvent-ils se retrouver chez une même personne ?
La coexistence des deux troubles ne raconte pas nécessairement la même histoire d’une personne à l’autre. Chez certaines, le fonctionnement de personnalité était déjà installé avant que la consommation ne devienne problématique. Chez d’autres, des difficultés existantes sont devenues beaucoup plus visibles à mesure que l’addiction prenait de la place.
La revue de Stetsiv et de ses collègues montre que plusieurs explications sont envisagées pour cette association. Certains facteurs peuvent participer à la vulnérabilité aux deux troubles, tandis que certaines caractéristiques de personnalité peuvent également intervenir dans des trajectoires addictives. Les auteurs soulignent cependant que ces mécanismes restent difficiles à isoler et qu’ils peuvent se combiner.
Cette prudence est essentielle. Constater qu’une personne présente simultanément une addiction et un trouble de la personnalité ne permet pas de déterminer immédiatement lequel est apparu en premier ni de conclure que l’un est responsable de l’autre. Les deux difficultés peuvent avoir une histoire ancienne et évoluer ensuite ensemble.
Le cas des troubles de la personnalité est particulier parce qu’ils concernent un fonctionnement durable. Leur présence ne devrait donc pas être déduite uniquement de comportements observés pendant une période où la consommation, le manque ou les conséquences de l’addiction modifient fortement le quotidien.
Addiction ou trouble de la personnalité, comment distinguer un changement récent d’un fonctionnement durable ?
Une addiction peut modifier la manière d’agir d’une personne de façon spectaculaire. Les priorités changent, certaines décisions deviennent difficiles à comprendre pour l’entourage et des comportements auparavant inhabituels peuvent se répéter. Cela peut donner l’impression qu’une nouvelle personnalité est apparue.
Le trouble de la personnalité répond à une autre logique. Les difficultés concernées tendent à être présentes dans le temps et dans plusieurs contextes. Elles ne commencent pas uniquement avec une période de consommation intense et ne disparaissent pas nécessairement dès que les circonstances liées à l’addiction se modifient.
La chronologie devient donc particulièrement informative. Certaines manières de réagir existaient-elles plusieurs années avant la dépendance ? Se retrouvaient-elles déjà dans différentes relations ou différentes périodes de vie ? Ont-elles au contraire émergé essentiellement lorsque l’addiction s’est aggravée ? Ces questions permettent d’éviter de confondre trop rapidement un changement comportemental avec une organisation durable de la personnalité.
La distinction protège également contre les diagnostics improvisés. Une personne peut devenir méfiante sans présenter un trouble paranoïaque de la personnalité, prendre davantage de risques sans avoir une personnalité antisociale ou traverser une période relationnelle instable sans relever d’un trouble borderline. L’addiction peut produire ou amplifier des comportements visibles qui ressemblent à certains traits sans suffire à établir un diagnostic.
Une addiction peut-elle accentuer des difficultés de personnalité déjà présentes ?
Une addiction n’a pas besoin de créer un trouble de la personnalité pour modifier la manière dont celui-ci apparaît. Lorsqu’un fonctionnement était déjà fragile, les contraintes supplémentaires liées à la dépendance peuvent rendre certaines difficultés plus visibles ou plus difficiles à compenser.
Une personne disposait parfois jusque-là de suffisamment de stabilité pour ajuster son comportement selon les situations. À mesure que l’addiction envahit davantage le quotidien, cette marge d’adaptation peut se réduire. Les conséquences de la dépendance se superposent alors à des difficultés plus anciennes, donnant l’impression que celles-ci se sont brutalement intensifiées.
La revue de Stetsiv et de ses collègues décrit justement la relation entre troubles de la personnalité et troubles liés aux substances comme potentiellement transactionnelle. Autrement dit, les caractéristiques déjà présentes et l’évolution de l’usage peuvent se modifier mutuellement au fil du temps plutôt que suivre une direction unique.
Cette idée évite deux erreurs opposées. La première consisterait à attribuer tous les comportements problématiques à la personnalité et à minimiser le rôle de l’addiction. La seconde serait de considérer que chaque difficulté disparaîtra nécessairement avec la dépendance alors que certaines appartenaient déjà au fonctionnement de la personne.
Pourquoi la coexistence des deux troubles rend-elle la situation plus difficile à interpréter ?
Une difficulté majeure apparaît lorsque le même comportement peut recevoir plusieurs explications. Une réaction inhabituellement rigide peut appartenir à un fonctionnement ancien, être accentuée par la situation addictive ou résulter d’un contexte particulier sans être caractéristique de la personnalité habituelle. Une observation ponctuelle ne permet pas toujours de trancher.
Cette incertitude devient encore plus grande lorsque l’histoire de la dépendance est longue. Les proches peuvent ne plus savoir comment la personne fonctionnait avant que l’addiction ne prenne une place importante. La personne elle-même peut avoir du mal à distinguer certaines caractéristiques anciennes des changements apparus progressivement avec les années de consommation.
Les travaux réunis par Stetsiv et ses collègues indiquent également que la coexistence entre troubles de la personnalité et troubles liés à l’usage de substances est associée à des situations cliniques souvent plus complexes que lorsque l’un des deux troubles est présent seul. Cette complexité ne signifie pas que toutes les trajectoires seront sévères. Elle rappelle surtout que deux dimensions différentes du fonctionnement psychique doivent être considérées simultanément.
La question pertinente n’est donc pas de savoir si l’addiction a « changé la personnalité » au sens littéral. Il s’agit de déterminer ce qui existait auparavant, ce qui s’est modifié avec la dépendance et ce qui continue à caractériser la personne au-delà des différentes périodes de consommation. Cette lecture dans le temps permet d’éviter de transformer des comportements récents en traits définitifs ou, à l’inverse, de masquer un fonctionnement de personnalité ancien derrière la seule addiction.
Addictions et troubles de la personnalité sont ainsi souvent associés sans entretenir une relation de cause à effet simple. Leur coexistence résulte de trajectoires différentes dans lesquelles des vulnérabilités anciennes, un fonctionnement de personnalité durable et l’évolution de la dépendance peuvent se rencontrer. C’est cette superposition, davantage qu’une prétendue transformation automatique de la personnalité par l’addiction, qui explique la complexité de leur association.
