Le rapprochement entre migraine et syndrome d’Alice au pays des merveilles ne tient pas seulement à quelques observations isolées. Des personnes migraineuses rapportent parfois des épisodes au cours desquels leur perception de l’espace, des dimensions ou de leur propre corps devient momentanément inhabituelle. Cette proximité a conduit les neurologues à s’interroger sur l’existence de mécanismes communs.
La relation n’est pourtant pas aussi simple qu’une équivalence. Une personne peut présenter un syndrome de Todd sans être migraineuse, tandis que l’immense majorité des personnes souffrant de migraine ne connaîtront jamais ces expériences perceptives particulières.
La question est donc moins de savoir si la migraine « provoque » systématiquement le syndrome que de comprendre pourquoi les deux phénomènes sont régulièrement associés et pourquoi cette relation semble encore plus marquée avec la migraine avec aura.
Pourquoi migraine et syndrome d’Alice au pays des merveilles sont-ils souvent associés ?
Le lien entre les deux phénomènes apparaît désormais dans des travaux portant sur des groupes de patients plus importants que les anciennes descriptions de cas. Une étude publiée en 2024 a ainsi examiné 808 adultes suivis pour migraine dans un centre spécialisé. Parmi eux, 133 ont déclaré avoir connu au moins une manifestation considérée comme compatible avec le syndrome d’Alice au pays des merveilles au cours de leur vie, soit 16,5 % de l’échantillon.
Ce chiffre ne signifie pas que 16,5 % de tous les migraineux présentent nécessairement un syndrome de Todd. Les participants étaient suivis dans un centre spécialisé dans les céphalées et les manifestations avaient été recueillies à l’aide d’un questionnaire. Il s’agit donc d’une donnée importante sur l’association entre les deux phénomènes, et non d’une estimation définitive applicable à l’ensemble de la population.
L’étude apporte néanmoins un élément particulièrement intéressant. Les manifestations compatibles avec le syndrome étaient plus souvent rapportées chez les personnes présentant une migraine avec aura que chez celles souffrant de migraine sans aura. Elles concernaient 19,5 % du premier groupe contre 14,1 % du second.
Cette différence renforce l’hypothèse d’une proximité entre certains mécanismes de l’aura migraineuse et les perturbations perceptives du syndrome de Todd. Elle ne permet cependant pas de conclure que les deux phénomènes sont identiques.
Le syndrome de Todd peut-il être considéré comme une forme d’aura migraineuse ?
L’aura migraineuse correspond à un ensemble de manifestations neurologiques transitoires qui peuvent apparaître autour d’une crise de migraine. Les phénomènes visuels sont les plus connus, mais d’autres dimensions sensorielles ou neurologiques peuvent également être concernées.
Certaines expériences du syndrome d’Alice au pays des merveilles présentent des ressemblances avec cette temporalité et ce caractère transitoire. Les chercheurs s’intéressent notamment au fait que les deux phénomènes peuvent perturber momentanément le traitement de certaines informations sensorielles sans que l’environnement physique ait réellement changé.
La ressemblance ne suffit toutefois pas à les confondre. Le syndrome de Todd possède des manifestations perceptives particulières concernant notamment les proportions, les distances ou la représentation corporelle. L’objectif ici n’est pas d’en refaire la liste, mais de souligner que leur nature peut dépasser les descriptions classiques d’une aura visuelle migraineuse.
Les auteurs de l’étude de 2024 considèrent que les parallèles cliniques observés entre migraine avec aura et syndrome d’Alice au pays des merveilles pourraient indiquer l’existence de mécanismes communs. Ils évoquent notamment des modifications transitoires de l’activité cérébrale déjà étudiées dans l’aura migraineuse. Cette piste reste néanmoins une hypothèse physiopathologique et non la preuve que le syndrome de Todd constitue systématiquement une aura.
La formulation la plus prudente consiste donc à considérer le syndrome comme un phénomène étroitement associé à la migraine chez certaines personnes, avec une proximité particulière avec l’aura, sans réduire l’un à l’autre.
Les épisodes du syndrome apparaissent-ils toujours pendant une migraine ?
Le lien temporel constitue justement l’un des éléments qui empêchent de considérer les deux phénomènes comme parfaitement superposables. Les manifestations du syndrome de Todd ne sont pas obligatoirement ressenties exactement au même moment que la douleur migraineuse.
Dans l’étude de 2024, 65,1 % des participants concernés rapportaient une association entre leurs manifestations compatibles avec le syndrome et leurs céphalées. Ce résultat montre une relation temporelle fréquente, mais il signifie également qu’une partie des personnes ne décrivait pas cette association.
Une personne migraineuse peut donc connaître une expérience perceptive inhabituelle sans qu’elle corresponde nécessairement au début immédiat d’une crise douloureuse. Cette variabilité explique pourquoi il est difficile de construire un scénario unique dans lequel l’épisode perceptif serait toujours suivi, précédé ou accompagné d’un mal de tête.
Le lien entre les deux phénomènes doit ainsi être envisagé sur une période plus large que le seul moment de la céphalée. L’histoire migraineuse d’une personne peut être pertinente même si chaque épisode perceptif ne coïncide pas précisément avec une crise.
Cette temporalité variable constitue l’une des différences les plus importantes entre une simple assimilation du syndrome à un symptôme migraineux et l’idée d’une relation neurologique plus complexe.
La migraine suffit-elle à expliquer tous les cas de syndrome d’Alice au pays des merveilles ?
Non. La migraine représente une association importante, mais elle ne constitue pas une explication universelle du syndrome de Todd. Certaines personnes présentant ces perturbations perceptives n’ont aucune histoire migraineuse connue.
Cette distinction est essentielle pour interpréter correctement les résultats des études. Retrouver davantage de manifestations du syndrome chez des personnes migraineuses démontre une association. Cela ne prouve pas que toute manifestation du syndrome soit produite par la migraine ni qu’un mécanisme unique explique tous les cas.
Même chez les personnes migraineuses, la relation semble comporter plusieurs degrés. Certaines rapportent une proximité étroite entre leurs céphalées et leurs expériences perceptives, tandis que d’autres décrivent des épisodes dont la chronologie paraît beaucoup moins directement liée.
L’étude de 2024 renforce donc la réalité du rapprochement entre syndrome d’Alice au pays des merveilles, migraine et aura migraineuse, mais elle invite également à conserver cette nuance. Les auteurs eux-mêmes parlent de parallèles cliniques pouvant suggérer des mécanismes communs plutôt que d’une identité démontrée entre les deux phénomènes.
Le lien réel se situe probablement dans cette zone intermédiaire. La migraine apparaît comme un contexte particulièrement associé au syndrome de Todd et la présence d’une aura semble renforcer cette association, mais le syndrome d’Alice au pays des merveilles ne peut pas être réduit à une simple manifestation de la migraine.
