Aucun licenciement n’a été annoncé. Pourtant, les recrutements sont gelés, les budgets diminuent et plusieurs réunions inhabituelles apparaissent dans les agendas. Un responsable répond vaguement aux questions sur l’avenir. Dans les couloirs, chacun tente de comprendre ce que signifie réellement la prochaine réorganisation.
La personne travaille encore, reçoit son salaire et continue d’occuper son poste. Une partie de son esprit vit pourtant déjà avec la possibilité de le perdre.
La peur de perdre son emploi possède cette particularité. Elle oblige à réagir à une menace dont on ignore encore si elle se réalisera. L’incertitude professionnelle peut alors prolonger la tension pendant des semaines ou des mois, parce qu’aucune information ne permet véritablement de refermer le scénario.
L’insécurité de l’emploi commence souvent avant toute annonce officielle
Une menace professionnelle n’a pas besoin d’être formulée clairement pour devenir préoccupante. Une baisse d’activité, des départs non remplacés, une fusion, des changements répétés de stratégie ou des rumeurs de restructuration peuvent suffire à modifier la manière dont un salarié regarde son avenir.
Chaque signe prend alors une importance nouvelle. Une réunion entre dirigeants devient peut-être l’annonce d’un plan social. Une demande de transmettre certains dossiers paraît inhabituelle. Une remarque anodine sur les résultats de l’entreprise peut être interprétée comme un avertissement.
Cette vigilance ne signifie pas nécessairement que la personne dramatise. Elle essaie de comprendre une situation qui pourrait avoir des conséquences très concrètes sur ses revenus, son logement, ses projets familiaux ou sa trajectoire professionnelle.
Le problème vient du manque d’informations fiables. Tant que la décision reste inconnue, chaque nouvel élément peut sembler susceptible de confirmer ou d’infirmer la menace.
Le salarié ne fait donc pas seulement son travail. Il surveille aussi son environnement pour essayer de deviner ce qui pourrait lui arriver.
Ne pas savoir si l’on va perdre son emploi complique la préparation
Une mauvaise nouvelle clairement annoncée est évidemment difficile à vivre. Elle permet néanmoins de commencer à organiser la suite.
L’incertitude fonctionne autrement. Il peut être difficile de savoir s’il faut commencer immédiatement à chercher un nouvel emploi ou attendre, s’il est prudent d’annuler un projet coûteux, ou encore si une formation pourrait être utile. La question de savoir s’il est encore possible de se projeter dans l’entreprise se pose également, tout comme celle d’aborder ses inquiétudes avec son manager alors qu’aucune décision officielle n’a été prise.
Aucune réponse n’est totalement satisfaisante tant que la situation reste indéterminée. Cette impossibilité de choisir peut maintenir la personne dans une forme d’attente active. Elle envisage plusieurs futurs sans pouvoir réellement s’engager dans l’un d’eux.
Jane Ferrie et ses collègues ont justement étudié une situation de menace sur la sécurité de l’emploi auprès de fonctionnaires britanniques. Leur travail portait sur 530 salariés d’un département confronté à une période d’incertitude, comparés aux employés de 19 autres départements de la cohorte Whitehall II.
Les chercheurs ne se sont donc pas intéressés uniquement aux personnes ayant effectivement perdu leur emploi. Ils ont observé ce qui se passait alors que l’avenir professionnel restait menacé.
Le corps peut réagir à une menace professionnelle encore incertaine
La peur de perdre son emploi est souvent décrite comme une inquiétude mentale. Pourtant, une période prolongée d’insécurité professionnelle peut également s’accompagner de changements physiques.
Dans l’étude de Ferrie et de ses collègues, la période de menace sur l’emploi était associée à une dégradation de plusieurs indicateurs de santé par rapport aux salariés des autres départements. Les chercheurs ont notamment observé une augmentation significative de la pression artérielle chez les femmes exposées à cette incertitude. D’autres différences concernaient certains indicateurs physiologiques et la santé déclarée.
Ces résultats ne signifient pas que toute peur de licenciement provoque automatiquement une hypertension ou une maladie.
Ils montrent plutôt qu’une menace professionnelle prolongée ne doit pas être réduite à une simple pensée pessimiste. L’organisme peut participer lui aussi à cette période d’adaptation.
La personne peut également remarquer des manifestations plus ordinaires. L’endormissement devient difficile parce que les scénarios professionnels reviennent au coucher. Les épaules restent contractées pendant la journée. L’attention se disperse dès qu’un nouveau message de la direction apparaît.
Il devient alors paradoxalement plus difficile de travailler normalement au moment même où l’on voudrait démontrer sa valeur pour sécuriser sa place.
La peur du licenciement pousse parfois à travailler davantage plutôt qu’à ralentir
Face à l’insécurité, certains salariés cherchent à devenir indispensables. Ils acceptent davantage de tâches, évitent de prendre leurs jours de repos ou restent disponibles plus longtemps. Une absence paraît risquée et refuser une demande peut être interprété comme un manque d’engagement.
Cette stratégie possède une certaine logique. Si les postes semblent menacés, montrer son utilité paraît susceptible de protéger le sien.
Elle comporte pourtant une difficulté majeure. Le salarié ne connaît généralement pas les critères qui détermineront réellement les décisions futures.
Il peut donc investir toujours davantage d’énergie dans une tentative de contrôle dont l’efficacité reste incertaine.
D’autres réactions vont dans la direction opposée. Certaines personnes commencent à se désengager émotionnellement pour se protéger d’une éventuelle rupture. Elles évitent de se projeter dans les projets futurs ou cessent de proposer des idées parce qu’elles ignorent si elles seront encore présentes pour les réaliser.
Ces comportements apparemment contradictoires répondent au même problème. Chacun essaie de retrouver une marge d’action face à une situation dont une partie essentielle lui échappe.
L’étude de Ferrie et de ses collègues rappelle précisément que la période d’incertitude précédant une éventuelle perte d’emploi peut déjà s’accompagner d’effets sur la santé.
Retrouver des éléments contrôlables sans prétendre connaître l’avenir
Une personne confrontée à une réelle menace sur son emploi ne peut pas simplement décider de ne plus y penser.
L’inquiétude concerne un risque concret. L’enjeu consiste davantage à séparer les informations disponibles des scénarios qui restent impossibles à vérifier. Une annonce officielle, une baisse connue de l’activité ou une restructuration confirmée constituent des faits. Imaginer que chaque réunion fermée signifie que son propre poste va disparaître relève encore d’une hypothèse.
Cette distinction n’efface pas l’incertitude, mais elle empêche parfois chaque signal professionnel de devenir une nouvelle preuve de catastrophe.
Préparer ce qui peut l’être redonne également une marge de manœuvre. Mettre à jour son CV, identifier ses compétences transférables, examiner le marché de l’emploi ou faire le point sur sa situation financière ne signifie pas considérer le licenciement comme certain.
Il s’agit de réduire la part de l’avenir qui dépend entièrement d’une décision extérieure. La transparence de l’organisation joue évidemment un rôle important. Une entreprise qui laisse circuler des rumeurs pendant des mois peut entretenir une tension que les salariés ne peuvent pas résoudre individuellement. Communiquer ce qui est connu, reconnaître ce qui ne l’est pas encore et annoncer les étapes de décision permet au moins de donner des repères.
La peur de perdre son emploi ne commence donc pas nécessairement le jour où une lettre arrive. Elle peut s’installer beaucoup plus tôt, dans cette période particulière où rien n’est encore arrivé mais où tout semble pouvoir arriver.
