Il suffit parfois de ne plus voir le fond. Quelques mètres auparavant, la baignade était agréable. Puis l’eau devient sombre, une ombre semble bouger et une pensée surgit sans avoir été invitée. Et s’il y avait un requin ?
La peur des requins possède une particularité saisissante. Beaucoup de personnes qui l’éprouvent n’en ont jamais rencontré dans leur milieu naturel. Certaines vivent même à des milliers de kilomètres des zones où les interactions sont les plus régulièrement enregistrées. Pourtant, une baignade en mer peut suffire à rendre l’animal mentalement très présent.
Cette peur ne raconte donc pas seulement notre rapport au requin. Elle révèle aussi ce qui se produit lorsqu’un danger spectaculaire, difficile à voir et impossible à contrôler semble pouvoir surgir dans un environnement où l’être humain ne maîtrise plus complètement ses repères.
En pleine mer, ne pas voir ce qui se trouve sous soi change la perception du danger
Sur terre, le regard permet généralement d’évaluer rapidement son environnement. Une route, un chemin ou un parc offrent des repères. Dans l’eau, cette capacité peut disparaître en quelques mètres.
La profondeur, les vagues, les reflets et une eau trouble réduisent la visibilité. Le nageur ne sait plus exactement ce qui se trouve sous ses pieds ni à quelle distance se situe le fond. Le requin trouve dans cette incertitude un terrain particulièrement puissant pour l’imagination.
Une forme sombre peut devenir une silhouette animale. Un contact avec une algue déclenche un mouvement de recul. Un changement de couleur sous l’eau attire immédiatement l’attention. Le cerveau dispose de peu d’informations et peut remplir les zones inconnues avec le scénario que la personne redoute le plus.
La position du nageur renforce cette sensation. Dans une eau profonde, il n’existe pas toujours de possibilité immédiate de se mettre à l’écart. La personne ne peut ni accélérer aussi facilement que sur terre ni observer l’environnement dans toutes les directions.
La peur repose alors moins sur la présence certaine d’un requin que sur l’impossibilité de garantir son absence.
C’est une différence considérable. L’animal peut être invisible et pourtant devenir le centre de toute l’attention.
Un risque extrêmement faible peut rester beaucoup plus impressionnant qu’un danger quotidien
Les données mondiales permettent de mesurer l’écart entre la puissance de cette peur et la fréquence réelle des rencontres graves. L’International Shark Attack File du Florida Museum of Natural History a confirmé 65 morsures non provoquées dans le monde en 2025, dont neuf ont été mortelles. L’organisme précise lui-même que le nombre mondial de morsures non provoquées reste extrêmement faible.
Ces chiffres ne signifient évidemment pas que le risque est nul. Il dépend du lieu, de l’activité pratiquée et des conditions rencontrées. Un surfeur fréquentant régulièrement certaines zones exposées ne se trouve pas dans la même situation qu’une personne nageant occasionnellement près d’une plage française. La statistique ne suffit pourtant pas toujours à calmer la peur.
Une attaque de requin possède presque toutes les caractéristiques capables de rendre un événement mémorable. Elle est brutale, visuelle et difficile à imaginer sans conséquences graves. Elle survient dans un environnement où la victime paraît disposer de peu de moyens de contrôle.
À l’inverse, un danger beaucoup plus ordinaire peut sembler psychologiquement moins impressionnant précisément parce qu’il est familier.
La peur ne fonctionne donc pas comme un tableau statistique parfaitement hiérarchisé. Un événement rarissime peut occuper une place mentale immense s’il est suffisamment spectaculaire et facile à imaginer.
Avoir peur des requins sans en avoir jamais vu un n’a rien d’exceptionnel
La rencontre directe n’est pas indispensable pour construire une représentation très forte de l’animal. Brianna Le Busque, Philip Roetman, Jillian Dorrian et Carla Litchfield ont étudié cette question auprès de 400 participants. Dans leur étude publiée en 2021 dans le Journal of Environmental Studies and Sciences, la majorité des personnes interrogées rapportaient avoir surtout fait l’expérience des requins à travers les médias plutôt que par des rencontres dans la nature. Les requins figuraient également parmi les raisons fréquemment données pour expliquer la peur de nager en pleine mer.
Le résultat est particulièrement intéressant pour la peur des requins. Il montre qu’un animal rarement rencontré peut acquérir une présence psychologique considérable.
Cela ne signifie pas qu’un film, une photographie ou un reportage provoque automatiquement une phobie. L’étude ne permet pas une telle conclusion.
Elle montre plutôt que notre représentation du requin se construit largement sans contact direct avec lui. Pour beaucoup de personnes, l’animal est connu avant tout à travers des récits et des images où sa présence mérite précisément d’être montrée parce qu’elle est exceptionnelle.
Un requin qui nage sans interaction avec un humain produit peu d’événements mémorables. Une morsure, au contraire, possède une force narrative considérable.
L’esprit se retrouve ainsi abondamment alimenté en scénarios impressionnants alors que l’expérience personnelle permettant de les remettre en perspective reste souvent inexistante.
Le requin réunit plusieurs éléments qui rendent un scénario catastrophique crédible
La peur des requins ne repose pas uniquement sur leur réputation. L’animal possède des caractéristiques qui donnent une cohérence immédiate au scénario redouté. Il est puissant, se déplace rapidement dans son propre milieu et peut être difficile à détecter depuis la surface.
Surtout, le nageur se trouve dans une position inhabituelle. Sur terre, un humain peut chercher un abri, changer rapidement de direction ou observer ce qui s’approche. Dans l’eau, ses mouvements sont plus limités. Cette différence peut renforcer le sentiment de ne pas disposer des moyens nécessaires pour faire face.
La profondeur joue également un rôle psychologique particulier. Une personne peut accepter de nager sans difficulté lorsqu’elle voit le sable quelques mètres plus bas, puis ressentir une inquiétude brutale dès que le fond disparaît.
Le requin devient alors parfois le visage donné à une peur plus vaste, celle de ce qui peut se trouver dans un espace immense que l’on ne voit pas.
L’étude de Le Busque et de ses collègues va dans ce sens sans permettre de confondre les deux phénomènes. Les requins constituaient l’une des raisons régulièrement évoquées pour expliquer la peur de l’océan ou de la nage en eau libre, mais ils n’en étaient pas la seule.
Une personne qui affirme avoir peur des requins peut donc redouter à la fois l’animal et les conditions qui permettraient à cet animal d’apparaître sans être détecté.
Respecter les requins ne signifie pas devoir laisser leur possibilité gâcher chaque baignade
Une certaine prudence face aux animaux sauvages reste rationnelle. Personne n’a besoin de considérer un requin comme inoffensif pour remettre sa peur en perspective.
La difficulté apparaît lorsque la simple possibilité de sa présence suffit à rendre toute baignade impossible, y compris dans des situations où le risque est extrêmement faible.
Certaines personnes restent près du rivage malgré leur envie de nager. D’autres refusent de mettre les pieds dans une eau profonde ou interrompent immédiatement leur baignade après avoir aperçu une ombre. Le requin n’a pas besoin d’être là pour déterminer leur comportement.
C’est précisément ce paradoxe qui rend cette peur si particulière. Un animal rarement rencontré peut prendre davantage de place dans une journée à la plage qu’une multitude de dangers réellement présents.
Les chiffres de l’International Shark Attack File permettent de remettre la fréquence du phénomène à sa juste échelle sans prétendre supprimer la peur par les statistiques. L’étude de Le Busque et de ses collègues rappelle de son côté que notre expérience des requins est souvent indirecte.
Entre le risque réel et la catastrophe imaginée existe donc tout un espace dans lequel la peur peut prospérer.
