Le cahier est ouvert, la consigne paraît banale et pourtant l’atmosphère change. Le parent surveille davantage, l’enfant hésite, une erreur déclenche une remarque un peu plus sèche que prévu. En quelques minutes, les devoirs deviennent un moment chargé d’une tension qui dépasse largement l’exercice posé sur la table. Cette situation très ordinaire pose une question essentielle, à savoir si le stress ressenti par les parents face au travail scolaire peut finir par influencer celui de leur enfant.
La réponse mérite d’être nuancée. Un parent inquiet ne transmet pas mécaniquement son stress comme on transmettrait un virus. En revanche, l’enfant est particulièrement attentif à la manière dont l’adulte réagit devant ses erreurs, ses hésitations et ses difficultés. Le ton de la voix, l’impatience ou l’inquiétude face au résultat peuvent progressivement modifier la façon dont il vit lui-même le moment des devoirs.
Pourquoi le stress parental prend-il autant de place au moment des devoirs ?
Les devoirs ont une particularité. Ils font entrer l’école dans la maison tout en plaçant souvent le parent dans une fonction qui n’est pas véritablement la sienne. Il doit accompagner sans enseigner, vérifier sans contrôler constamment et soutenir sans transformer chaque erreur en enjeu scolaire.
Cette position peut réveiller de nombreuses inquiétudes. Certains parents craignent que leur enfant prenne du retard. D’autres redoutent une mauvaise note, une remarque de l’enseignant ou une difficulté qui s’installe. Les souvenirs de leur propre scolarité peuvent également revenir à la surface.
Une multiplication hésitante ou une règle de grammaire oubliée ne représente alors plus seulement un exercice mal maîtrisé. Le parent peut y voir le début d’une difficulté scolaire plus importante. Cette anticipation augmente naturellement son niveau de tension.
L’enfant, de son côté, ne connaît pas toujours la raison de cette inquiétude. Il perçoit surtout que son travail provoque une réaction émotionnelle forte chez l’adulte. Les devoirs risquent alors de devenir un moment durant lequel il ne cherche plus uniquement la bonne réponse. Il cherche également à éviter l’agacement, la déception ou l’inquiétude de son parent.
Le stress des parents modifie la manière dont l’enfant vit ses devoirs
Les enfants sont très sensibles aux signaux émotionnels provenant des adultes qui les entourent. Une voix plus tendue, des soupirs répétés ou une vérification incessante peuvent suffire à leur faire comprendre que quelque chose ne va pas.
Le problème apparaît surtout lorsque cette tension se répète. L’enfant peut progressivement associer le moment des devoirs à une situation dans laquelle il risque de se tromper sous le regard d’un adulte inquiet.
Une erreur banale prend alors davantage de poids. Certains enfants deviennent très prudents et demandent une validation après chaque réponse. D’autres s’agacent rapidement ou affirment qu’ils ne savent pas avant même d’avoir essayé. Quelques-uns retardent le moment de commencer parce qu’ils anticipent déjà l’atmosphère qui accompagnera le travail.
Ces réactions ne signifient pas nécessairement que l’enfant manque de volonté. Elles peuvent correspondre à une manière de se protéger d’un moment devenu émotionnellement coûteux.
Le parent peut ensuite interpréter ces hésitations comme un manque d’effort et augmenter sa surveillance. L’enfant ressent davantage de pression et se crispe encore plus. Un véritable cercle de tension peut ainsi s’installer alors que chacun cherche, au départ, à ce que les devoirs se passent bien.
L’anxiété parentale peut aussi peser sur l’apprentissage scolaire
Une étude publiée en 2015 dans Psychological Science permet d’observer ce mécanisme dans un domaine très précis. Erin Maloney et ses collègues ont suivi 438 enfants de première et deuxième année de primaire aux États-Unis ainsi que leurs principaux aidants. Les chercheurs se sont intéressés à l’anxiété des parents face aux mathématiques et à la fréquence avec laquelle ils participaient aux devoirs de mathématiques.
Les résultats sont particulièrement intéressants. Les enfants dont les parents étaient anxieux face aux mathématiques apprenaient moins de mathématiques au cours de l’année et présentaient davantage d’anxiété dans cette matière lorsque ces parents les aidaient fréquemment dans leurs devoirs. Cette association n’était pas retrouvée lorsque les parents anxieux intervenaient moins souvent.
L’étude ne permet évidemment pas d’affirmer que tout stress parental produit les mêmes effets dans toutes les matières. Elle montre néanmoins quelque chose d’essentiel, la présence du parent ne suffit pas à rendre l’aide bénéfique. L’état émotionnel avec lequel cette aide est apportée compte également.
Sian L. Beilock, l’une des auteures de ces travaux, résumait cet enjeu en rappelant que « nous ne pensons pas toujours à l’importance des attitudes des parents dans la réussite scolaire de leurs enfants ».
Un parent qui répète qu’il était lui-même mauvais en mathématiques, qui s’inquiète fortement à chaque erreur ou qui paraît nerveux devant certains exercices peut donc transmettre bien davantage qu’une méthode. Il transmet aussi une manière émotionnelle d’aborder la difficulté.
Réduire le cercle de tension pendant les devoirs
La première modification utile ne concerne pas forcément l’enfant. Elle consiste parfois à observer l’état dans lequel le parent arrive lui-même au moment des devoirs.
Une journée professionnelle difficile, un dîner à préparer ou la crainte de voir les exercices durer toute la soirée réduisent considérablement la patience disponible. Chercher immédiatement à corriger l’enfant dans cet état peut amplifier une tension qui existait avant même l’ouverture du cartable.
Le parent peut également surveiller la manière dont il réagit à l’erreur. Un exercice faux n’exige pas toujours une intervention immédiate. Laisser quelques secondes à l’enfant pour relire ou réfléchir évite que chaque hésitation soit interprétée comme un problème à résoudre par l’adulte.
Le vocabulaire employé possède également son importance. Une remarque comme « tu savais pourtant le faire hier » ajoute une dimension émotionnelle à l’erreur. Une formulation plus neutre permet de revenir au problème lui-même et de chercher où le raisonnement s’est interrompu.
Cette différence paraît minime. Elle change pourtant profondément la scène. Le devoir cesse progressivement d’être un test de compétence sous surveillance pour redevenir un travail scolaire dans lequel l’erreur possède une place normale.
Retrouver une place plus juste autour du travail scolaire
Apaiser les devoirs ne signifie pas devenir indifférent aux apprentissages. Le parent peut rester attentif au travail de son enfant sans faire de chaque difficulté une urgence.
Une notion qui n’est pas comprise mérite parfois d’être signalée à l’enseignant plutôt que longuement retravaillée dans une atmosphère devenue conflictuelle. Une soirée difficile ne prédit pas non plus l’avenir scolaire d’un enfant.
Le véritable enjeu consiste à éviter que l’inquiétude de l’adulte devienne progressivement celle de l’enfant. Les devoirs occupent quelques dizaines de minutes dans une journée, mais leur répétition peut construire une représentation durable de l’apprentissage. Si l’enfant y retrouve constamment de la nervosité, il peut finir par considérer l’erreur comme dangereuse. S’il y trouve un cadre calme malgré les difficultés, il apprend aussi qu’un problème peut être affronté sans panique.
