Une opinion politique peut sembler profondément personnelle. Nous avons le sentiment qu’elle résulte de nos valeurs, de nos expériences et des informations que nous avons examinées. Pourtant, aucune réflexion politique ne se construit totalement à l’écart des autres. Avant même de nous intéresser activement à un programme ou à une élection, nous avons déjà entendu parler de certains sujets dans notre famille, à l’école, au travail ou parmi nos proches.
La psychologie sociale ne conduit pas à considérer les citoyens comme des individus passifs dont les opinions seraient dictées par leur entourage. Elle montre plutôt que notre environnement contribue à déterminer les questions auxquelles nous sommes exposés, les personnes auxquelles nous accordons notre confiance et les positions que nous rencontrons régulièrement.
L’influence politique se joue donc autant dans la circulation quotidienne des idées que dans les campagnes électorales. Une conversation familiale, un débat entre collègues ou la place accordée à un sujet dans l’actualité peuvent participer à la manière dont nous interprétons progressivement la vie politique.
Comment notre entourage participe-t-il à la formation de nos premières opinions politiques ?
Nos premières références politiques apparaissent souvent bien avant que nous soyons amenés à voter. Un enfant ou un adolescent peut entendre certains responsables politiques régulièrement critiqués, constater que quelques sujets provoquent davantage de réactions que d’autres ou observer la manière dont ses proches parlent de l’État, des inégalités, de l’immigration ou du travail.
Ces expériences ne produisent pas automatiquement une copie des opinions familiales. Elles constituent plutôt un premier environnement politique. Certains problèmes deviennent familiers, certaines explications paraissent naturelles et quelques sources d’information acquièrent une crédibilité particulière parce qu’elles sont déjà reconnues par les personnes qui nous entourent.
L’âge adulte peut ensuite confirmer, nuancer ou renverser ces premières orientations. Les études, le travail, les rencontres et les expériences personnelles exposent à de nouveaux interlocuteurs. Une personne issue d’un milieu politiquement très homogène peut découvrir des arguments qu’elle rencontrait rarement auparavant et modifier progressivement sa manière de regarder certains enjeux.
L’opinion politique possède donc une histoire sociale. Deux citoyens ayant accès aux mêmes programmes électoraux n’arrivent pas devant ces informations avec exactement les mêmes références. Leur environnement passé a déjà contribué à rendre certaines questions plus importantes, certaines explications plus familières et certains interlocuteurs plus crédibles.
Pourquoi une appartenance politique peut-elle modifier notre lecture d’un même événement ?
Une orientation politique peut devenir davantage qu’une préférence pour un candidat ou un programme. Elle peut aussi fournir un point de repère à partir duquel une personne situe les acteurs du débat. Un discours, une réforme ou une controverse n’est alors pas seulement évalué pour son contenu. Son origine et le camp auquel il est associé peuvent également compter.
Deux personnes peuvent ainsi observer le même événement et ne pas lui attribuer la même signification. L’une peut y voir la confirmation d’un problème qu’elle juge prioritaire, tandis que l’autre considère cet élément comme secondaire ou interprète les responsabilités différemment. Il n’est pas nécessaire de supposer que l’une réfléchit et que l’autre serait simplement influencée. Elles replacent l’événement dans des cadres politiques qui ne sont pas identiques.
Diana Mutz a étudié en 2002 les réseaux de discussion politique et l’exposition à des points de vue différents. Ses résultats montrent notamment que les personnes évoluant dans des réseaux politiquement plus hétérogènes connaissaient mieux les raisons pouvant soutenir les positions opposées et manifestaient davantage de tolérance politique. L’environnement relationnel ne détermine donc pas seulement quelle opinion nous rencontrons le plus souvent. Il peut aussi modifier notre connaissance des arguments concurrents.
Cette observation est importante pour comprendre la formation des opinions. Une personne entourée presque exclusivement d’interlocuteurs partageant ses positions ne rencontre pas nécessairement les mêmes objections qu’une personne discutant régulièrement avec des proches politiquement différents. Le contenu disponible pour réfléchir à un enjeu dépend ainsi en partie des conversations auxquelles nous participons.
Comment l’environnement médiatique rend-il certains enjeux politiques plus importants ?
La politique contient beaucoup plus de sujets qu’un citoyen ne pourrait en examiner simultanément. Pouvoir d’achat, sécurité, santé, éducation, logement, environnement ou politique internationale peuvent tous devenir importants, mais ils n’occupent pas chaque jour la même place dans l’espace public.
Les médias interviennent notamment en choisissant les événements qu’ils couvrent, le temps qu’ils leur consacrent et les personnes auxquelles ils donnent la parole. Cette sélection ne signifie pas qu’ils déterminent mécaniquement ce que chacun doit penser. Elle participe en revanche à la visibilité des problèmes auxquels le public est invité à prêter attention.
Une question répétée pendant plusieurs semaines peut ainsi devenir beaucoup plus présente dans les conversations ordinaires. Les citoyens disposent alors de davantage d’exemples, de réactions politiques et d’arguments à son sujet. Un autre enjeu, pourtant important pour certaines personnes, peut rester beaucoup moins visible et occuper une place réduite dans la perception générale de l’actualité.
L’influence politique des médias se comprend donc mieux à travers la construction de l’environnement informationnel qu’à travers l’idée d’un message capable de fabriquer directement une opinion. Ils contribuent à rendre certains sujets très présents et fournissent différentes manières de les présenter. Les citoyens interprètent ensuite ces informations à partir de leurs expériences, de leurs convictions et des discussions qu’ils entretiennent autour d’eux.
Pourquoi n’exprimons-nous pas toujours publiquement notre véritable opinion politique ?
Former une opinion et l’exprimer devant d’autres personnes sont deux choses différentes. Un individu peut conserver une conviction tout en choisissant de ne pas la défendre au cours d’un repas familial, dans une réunion ou devant des collègues s’il pense que la discussion risque de provoquer un conflit inutile.
Le climat social modifie donc parfois moins l’opinion elle-même que sa visibilité. Dans un environnement où une position semble largement partagée, les personnes qui pensent autrement peuvent hésiter davantage à intervenir. Leur silence ne signifie pas nécessairement qu’elles ont changé d’avis.
La recherche de Diana Mutz apporte ici une nuance intéressante. L’exposition à des opinions différentes augmentait la connaissance des arguments du camp opposé et était associée à davantage de tolérance politique. Rencontrer le désaccord ne conduit donc pas nécessairement à abandonner ses convictions. Cela peut aussi rendre la représentation du débat moins binaire et obliger à reconnaître qu’une position opposée possède ses propres raisons.
Cette distinction aide à comprendre pourquoi l’état apparent de l’opinion publique ne reflète pas toujours exactement la diversité des convictions individuelles. Certaines positions sont exprimées avec assurance, d’autres plus discrètement et certaines restent privées selon les personnes présentes. Nos opinions politiques demeurent personnelles, mais leur formation, leur évolution et leur expression prennent place dans un environnement social qui contribue continuellement à leur donner du sens.
